Définition de l'entrée

La télévision participative, c’est lorsque la télévision emprunte aux outils de la démocratie pour inciter ses publics à s’impliquer dans la production des contenus ; c’est aussi une stratégie de fidélisation de téléspectateurs représentés comme actifs, interactifs, voire décisionnaires. La télévision participative est associée aux gains de liberté et de pouvoir octroyés aux publics par les mutations de la télévision en lien avec le numérique, qui peuvent être datées de la fin des années 2000.

Pour citer cet article :

Ségur, C. (2022). Télévision participative. In G. Petit, L. Blondiaux, I. Casillo, J.-M. Fourniau, G. Gourgues, S. Hayat, R. Lefebvre, S. Rui, S. Wojcik, & J. Zetlaoui-Léger (Éds.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart (2ème édition). GIS Démocratie et Participation.
https://www.dicopart.fr/television-participative-2022

Citer

Dans les sociétés occidentales, l’époque contemporaine se caractérise par un impératif participatif (Blondiaux, 2008), qui s’est imposé dans le domaine de l’action publique, avant de se déployer dans les secteurs artistiques et culturels. Au participatif, sont souvent associées des promesses d’un monde meilleur, plus juste parce que plus démocratique et fondé sur des registres collectifs plutôt qu’individuels d’action et de réflexion (Rouzé, 2015). Les modalités de la représentation et de la participation des individus sont augmentées dans de nombreux secteurs de la société (cf. la généralisation des consultations citoyennes), y compris dans les médias. On parle d’un « tournant participatif », pour caractériser l’accumulation de stratégies qui donnent une « consistance à la rhétorique participative et donc accréditent le discours sur la nécessité de la participation » (Mazeaud, Nonjon, Parizet, 2016 : 28). Le numérique semble être devenu l’outil ad hoc de facilitation des démarches participatives. En effet, l’engouement pour le participatif est associé au développement des technologies numériques : celles-ci semblent faciliter le partage d’informations, les réactions, les interactions, etc. Les innovations numériques associées à un changement profond dans la conception du public font des médias un domaine propice à l’expression et à la consultation des publics. En effet, auparavant surtout envisagé sous l’angle de la réception des messages, le public est désormais placé au centre d’un régime où les producteurs et les consommateurs des messages médiatiques sont en interactions les uns avec les autres. Cette « culture participative » (Jenkins, Ito, Boyd, 2017) est l’un des piliers fondamentaux du modèle de la convergence, qui caractérise l’évolution des médias contemporains pour le sociologue américain Henry Jenkins (2006).

C’est ainsi que les mutations de la télévision en lien avec le numérique, qui peuvent être datées de la fin des années 2000, ont entrainé une requalification du média en télévision participative, par les acteurs de l’écosystème médiatique. Celles-ci sont de deux ordres : d’une part, une liberté accrue dans les conditions spatiales et temporelles de visionnage des émissions. Le développement des services de télévision de rattrapage, ou télévision à la carte (à partir de 2008 en France), la commercialisation des « télévisions connectées » (les postes de télévision qui peuvent être connectés au réseau internet), la démocratisation des smartphones (les téléphones portables qui permettent – entre autres fonctionnalités - de regarder la télévision en direct et en différé), l’arrivée des agrégateurs de contenus sur le marché, ainsi que leur appropriation par les publics : autant de facteurs qui ont favorisé le développement d’une écoute mobile, multi-écran et à la demande. D’autre part, le déploiement des contenus télévisuels sur des supports numériques en ligne (sites internet, applications smartphone, réseaux socionumériques) a semblé contribuer à faciliter l’expression et la performance des publics, ainsi que les interactions entre les producteurs et les récepteurs.

L’adoption du langage du participatif dans le monde de la télévision

Dans ce contexte, les producteurs et les diffuseurs ont multiplié les dispositifs d’action, d’échanges, de discussions, qui ne sont pas nouveaux à la télévision, mais qui revêtent une nouvelle dimension alors que l’on s’interroge au sujet d’un « impératif participatif » (Blondiaux, 2008) : le sondage, le vote, l’appel à témoignages, à réactions, le conseil consultatif des programmes à France Télévisions, etc. Les propositions de contributions aux programmes se sont banalisées autant qu’une rhétorique de la participation, qui caractérise désormais les discours des animateurs ainsi que les habillages télévisuels : « Réagissez à… », « Rejoignez-nous sur les réseaux sociaux… », « Vous et vous seuls avez le pouvoir », « Votez pour… », « # Le 20h vous répond ». Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) - instance de régulation qui a récemment fusionné avec la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi) pour donner naissance à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) – s’intéresse à la télévision participative depuis 2015. Ses membres la définissent comme « l’usage du numérique en parallèle de la consommation d’un programme de télévision » (CSA, 2015). Médiamétrie, l’institut officiel en charge de la mesure de l’audience a fait évoluer les données prises en compte pour cette mesure : depuis 2014, l’institut mesure une « audience augmentée », c’est-à-dire qu’il intègre l’audience des programmes de rattrapage, diffusés sur les téléviseurs dans un premier temps, puis sur les quatre écrans (ordinateur, tablette, téléviseur, smartphone). De plus, en 2014, l’institut a développé de nouveaux outils destinés à quantifier les comportements sur les réseaux socionumériques en lien avec des émissions de télévision, dans le cadre d’un partenariat avec le réseau Twitter : nombre de tweets émis autour d’un programme, nombre de personnes ayant publié des commentaires sur Twitter au sujet d’un contenu télévisé, nombre de personnes ayant vu un tweet évoquant une émission. Un nouveau vocabulaire a alors envahi les communiqués de presse périodiques de Médiamétrie : télévision interactive, niveau d’engagement, audience sociale.

L’accroissement des modalités de consommation des programmes télévisuels (plus de contenus disponibles, à plus de moments, sur plus de supports) et celui des possibilités d’échanges entre le média et ses publics se manifestent par un tournant participatif qui s’accompagne de la représentation enchantée d’un public actif, interactif, impliqué voire décisionnaire. En effet, les appels contemporains des diffuseurs à participer se font sur le mode du participatif : les diffuseurs invitent les téléspectateurs non plus seulement à prendre part aux contenus (ce qui relève de la participation), mais aussi à agir sur le devenir des contenus (ce qui relève du participatif).

De la participation des téléspectateurs au participatif

Il faut rappeler que la mise en scène des publics à la télévision est une tradition née du projet démocratique de la télévision d’après-guerre en France, lui-même fondé sur un rapport de proximité entre le média et ses publics. Les dirigeants de la télévision avaient pour objectif d’entrer en relation avec les téléspectateurs et de faire d’eux des contributeurs : ils ont multiplié les dispositifs pour les impliquer et les faire participer, et les publics ont adhéré à ces propositions (voir Ségur, 2021). Quelques exemples qui jalonnent l’histoire de la télévision sont emblématiques des velléités institutionnelles à faire participer les individus et du succès de ces dispositifs : les télés-clubs (Lévy, 1999), le service de relation avec les téléspectateurs (Méadel, 2010), l’émission La séquence du spectateur (RTF, ORTF puis TF1, 1953-1989), le standard SVP, le Téléthon (Walter, 1998), l’abondance du courrier des téléspectateurs (Poels, 2015), mais aussi l’entreprise de régionalisation de la télévision (Lafon, 2012). Les dispositifs contemporains visant à favoriser la participation des téléspectateurs sont fondés sur ces recettes traditionnelles que sont notamment l’appel à réactions et la présence du public à l’écran. Ils connaissent aujourd’hui un regain de popularité en raison du développement des technologies numériques, qui semblent faciliter les interventions des publics : élire son programme préféré ou répondre à un sondage en un seul clic ; poster une question, une réaction sur la plateforme numérique du diffuseur ; témoigner en direct, pendant la diffusion d’une émission en envoyant un sms, performer à distance dans un jeu télévisé, etc. (sur les limites de la révolution numérique voir Cardon, 2010).

Le tournant participatif qui caractérise nos sociétés contemporaines implique un idéal enchanté de prise de pouvoir par les citoyens ordinaires. Les sondages, les votes, l’expression de la parole citoyenne sont parmi les instruments constitutifs du système démocratique. Ils permettent l’attribution de ce pouvoir, néanmoins limité et indirect, qui va de l’expression de son opinion à l’exercice d’une influence sur la prise de décision. La lecture participative de la relation entre la télévision et ses publics invite à interroger les usages de ces instruments par les diffuseurs, ainsi que l’évolution de l’influence des téléspectateurs. Sondages et votes se sont banalisés à la télévision et ceci se traduit, dans les discours contemporains sur les mutations des médias, par l’avènement de la figure d’un public aux commandes. Les discussions tenues sur des forums en ligne en lien avec des programmes de télévision, qui ne sont pourtant pas marqués comme politiques, servent à la construction citoyenne des individus (Graham, Hajru, 2011). On peut poser l’hypothèse que la participation des téléspectateurs à des dispositifs habituellement associés à la vie civique (comme le sondage et le vote), mis en œuvre dans le cadre de choix télévisuels ou de l’expression d’avis a priori non politiques, contribue également à la formation des opinions dans l’espace public. Néanmoins, la valeur commerciale de l’attachement des spectateurs que représente l’adhésion aux propositions de participation demeure latente et permanente.

L’ambivalence de la participation des publics

Ainsi, les téléspectateurs sont désormais enjoints à contribuer, partager, interagir, plébisciter, etc. Ils sont aussi invités à utiliser les contenus télévisuels sur le mode délinéarisé, personnalisé et communautaire de l’usage des contenus numériques : le consommateur construit sa propre grille des programmes et partage ses impressions sur les contenus regardés sur les plateformes ad hoc. En ce sens, l’expérience téléspectatorielle est redéfinie, dans ses aspects temporels, géographiques, technologiques, sociaux et politiques. Néanmoins, si les dispositifs télévisuels accordent une place importante à la participation des publics, celle-ci ne correspond pas pour autant à l’idéal du participatif : l’expression des téléspectateurs reste insignifiante à l’écran. Autrement dit, les invitations faites au public à prendre part et contribuer aux contenus télévisuels se maintiennent au niveau d’une « forme superficielle » (Proulx, 2020 : 18) de la participation. On assiste, dans la relation de communication contemporaine entre la télévision et ses publics, à la banalisation d’une pratique de la monstration de la participation (Bonaccorsi, Nonjon, 2012) devenue monnaie courante dans le champ de l’ingénierie participative : la capacité des dispositifs télévisuels à produire de la participation est survalorisée au point que « la prestation finisse par symboliser dorénavant la participation ». La participation est authentifiée à travers des slogans (« Faites votre télé ») et des incarnations (les téléspectateurs mis à l’écran via leur voix, leur visage, leur SMS) ; elle fait partie du spectacle télévisé. Elle s’apparente à une performance, réalisée par des membres du public (témoignage, applaudissement, inscription, vote, etc.) au service de la production audiovisuelle, exécutée en vertu d’une règle tacite. Si l’on suit une approche empruntée aux réflexions autour de l’économie numérique, ces performances peuvent être considérées comme une « mise au travail » des téléspectateurs, comme on parle des « internautes au travail » (Farchy, Méadel, Anciaux, 2017). Dans ce cadre, les liens entretenus par les diffuseurs ont pour finalité les services que peuvent rendre, bénévolement et parfois indirectement, les spectateurs. Il faut que ceux-ci acceptent de soumettre des données (réaction, vote, présence en plateau, …), mais aussi qu’ils adhèrent aux propositions qui permettent à l’industrie audiovisuelle numérique de recueillir des traces (le visionnage d’un programme devient une part d’audience, la consultation du compte RSN de l’émission devient un clic, etc.). C’est sans doute en ce sens que la télévision est désormais participative.

Bibliographie

Blondiaux, Loïc. 2008. Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative. Paris : Éd. du Seuil.

Bonaccorsi, Julia, Nonjon, Magali. 2012. « La participation en kit : l’horizon funèbre de l’idéal participatif ». Quaderni 79 : 29-44.

Cardon, Dominique. 2010. La démocratie internet. Promesses et limites. Paris : Éd du Seuil.

Farchy, Joëlle, Méadel, Cécile, Anciaux, Arnaud. 2017. « Une question de comportement. Recommandation des contenus audiovisuels et transformations numériques ». Tic&société 10(2-3) : 168-198.

Graham, Todd, Hajru, Auli. 2011. “Reality TV as a trigger of everyday political talk in the net-based public sphere”. European Journal of Communication 26(1) : 18-32.

Jenkins, Henry. 2006. Convergence Culture: When old and new media collide. New York : New York University Press.

Jenkins, Henry, Ito, Mitzuko et Boyd, Danah. 2017. Culture participative. Une conversation sur la jeunesse, l’éducation et l’action dans un monde connecté, trad. de l’anglais par B. Barrière. Caen : C&F éditions.

Lafon, Benoit. 2012. Histoire de la télévision régionale. De la RTF à la 3 1950-2012. Paris : Ina éditions.

Lévy. Marie-France. 1999. « La création des télés-clubs. L’expérience de l’Aisne ». Dans  La télévision dans la République : les années 50. Sous la direction de Marie-France Lévy, 107-131. Bruxelles : Complexe.

Mazeaud, Alice, Nonjon, Magali et Parizet, Raphaëlle. 2016. « Les circulations transnationales de l’ingénierie participative ». Participations 14 : 5-35.

Méadel, Cécile. 2010. Quantifier le public. Histoire des mesures d’audience à la radio et à la télévision. Paris : Éd. Economica.

Poels, Géraldine. 2015. Les Trente Glorieuses du téléspectateur. Une histoire de la réception télévisuelle des années 1950 aux années 1980. Paris : Ina éditions.

Proulx, Serge. 2020. La participation numérique : une injonction paradoxale. Paris : Presses des Mines.

Rouzé, Vincent. 2015. « Participatif ». Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Dernière modification le 06 mai 2019. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/participatif.

Ségur, Céline. 2021. « Le participatif à la télévision en France. L’expression ambivalente d’un projet démocratique ». Recherches en communication 52 : 9-31.

Walter, Jacques, dir. 1998. Le Téléthon. Scène - Intérêts – Éthique, Paris : L’Harmattan.

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