Définition de l'entrée

Sens 1. La surveillance est une activité, généralement associée à l'Etat, qui consiste à recueillir des informations sur un ou plusieurs individus à des fins de connaissance, de contrôle ou d’influence.

Sens 2. Avec l’évolution des technologies de l’information (réseaux, plateformes, algorithmes), la surveillance tend à se spécialiser dans un sens numérique, qui met en avant la collecte et l’exploitation automatisée des données (ou data).

Pour citer cet article :

Aïm, O. (2022). Surveillance. In G. Petit, L. Blondiaux, I. Casillo, J.-M. Fourniau, G. Gourgues, S. Hayat, R. Lefebvre, S. Rui, S. Wojcik, & J. Zetlaoui-Léger (Éds.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart (2ème édition). GIS Démocratie et Participation.
https://www.dicopart.fr/surveillance-2022

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Origines et évolution de la notion

D’un point de vue théorique, la surveillance reste un objet de réflexion relativement neuf, malgré l’omniprésence de ses manifestations et l’importance des débats qu’elle suscite. De manière générale, on s’accorde toutefois pour la définir comme l’activité de collecte, de ciblage et d’exploitation des données dans un but de connaissance, de suivi, d’influence voire de manipulation des individus ou des groupes. Selon que l’accent est mis sur la visée du processus, sur la portée du ciblage ou sur l’environnement où elle s’effectue (politique, économique, professionnel, interpersonnel), le périmètre de la définition de la surveillance évolue. Avec l’essor des nouvelles technologies, le statut des données collectées et la puissance des outils de leur traitement tendent à faire évoluer la description des enjeux en faveur d’une « nouvelle surveillance » (Marx, 2002) de plus en plus massive, systématique et proactive, ayant un champ d’action d’autant plus quotidien, ubiquitaire et banalisé.

Ce mouvement n’est pas toutefois né avec Internet et le web, dans la mesure où l’histoire de la surveillance suit toutes les évolutions documentaires et médiatiques (les registres, les rapports, les livrets, les dossiers, etc.) qui ont accompagné à travers le temps le champ de l’action politique, administrative et gouvernementale. Il s’est toutefois intensifié dès les années 1970 à la faveur de l’informatisation de la société. Il demeure que la « nouvelle surveillance » s’inscrit dans une histoire technique plus contemporaine, celle des réseaux, du numérique et de l’intelligence artificielle. Les technologies de la donnée ont ainsi produit une rupture non seulement de degré mais encore de nature, dans la mesure où elles permettent de diversifier les espaces et les foyers de la surveillance, mais encore la typologie des données recueillies, compilées, agrégées, profilées et calculées. C’est dans ce contexte que se sont multipliés les bases de données et les fichiers informatiques sous la forme des « dossiers digitaux » (Solove, 2004) et des profils algorithmiques (Rouvroy et Berns, 2013), qui se sont assortis d’une réflexion grandissante sur le contrôle social et la place de la vie privée au sein des espaces publics et des espaces numériques. Il ne faudrait pas, néanmoins, concevoir la surveillance numérique comme désincarnée et dissociée des autres formes de surveillance, y compris plus anciennes. On pourrait ainsi citer le cas de la caméra de surveillance qui témoigne de manière paradigmatique de ces évolutions dans la mesure où son opérativité s’est modifiée avec le temps pour aboutir au questionnement public autour de la « reconnaissance faciale ». Adossée au principe de l’intelligence artificielle, du machine learning et du Big Data (soit le traitement massif et adaptatif des données collectées et calculées par les algorithmes), la reconnaissance faciale ne consiste plus seulement à identifier des corps circulant dans l’espace public, mais à faire correspondre des « avatars » avec des bases de données numériques pour produire des profils et, par extension, pour prédire des comportements en fonction de signaux calculés et recoupés. L’évolution des satellites, des drones et plus largement de toutes les smart-technologies s’inscrit dans cette même dimension composite.

Plus près de nous encore, la crise sanitaire de la Covid 19 est devenue exemplaire pour comprendre comment, dans nos sociétés contemporaines, il existe une connexion et une hybridation de plus en plus fortes entre la dimension numérique et la dimension « corporelle » de la surveillance (Aïm, 2020). Les données ne sont pas seulement extraites des « navigations » numériques, mais sont également tracées à partir des mobilités des individus dans les espaces publics dès lors qu’ils sont « reconnaissables » ou « équipés » d’outils qui les identifient et les suivent (à commencer par les objets connectés et/ou géolocalisés).

Diversité des agencements surveillanciels

S’inscrivant dans cette perspective instrumentale, le modèle actuel de la surveillance numérique ne reconduit que partiellement la vision politique classique du contrôle de la population à la fois verticale, descendante et unilatérale. Celle-ci trouve une double représentation originelle dans les figures bien connues de Big Brother (incarnation du principe de surveillance totale dans 1984 de George Orwell) et du « panopticon » (modèle architectural du dispositif de l’inspection idéale selon Jeremy Bentham) que le philosophe français Michel Foucault a généralisé dans le concept de panoptisme (Surveiller et punir, 1975). Or, elle ne tient plus tout à fait face aux analyses et aux descriptions sociopolitiques de la surveillance telle qu’elle se vit, s’éprouve et se négocie aujourd’hui. Une telle vision prend le risque de s’enferrer dans l’écueil du déterminisme, voire de la panique, technologique. En réalité, ce premier modèle se voit de plus en plus être complété, voire corrigé, par d’autres approches de la surveillance telle qu’elle s’administre et se manifeste dans nos sociétés contemporaines qui sont avant tout connectées et participatives.

Dans une première analyse, ce que montre la recherche empirique, c’est la démultiplication des foyers, des acteurs, des environnements (sociaux, politiques, professionnels, institutionnels, familiaux, personnels) de la surveillance. Cette démultiplication se double d’une complexification de ce qu’on appelle les « agencements surveillanciels ». La surveillance entre dans des logiques de renversement et de diversification en vertu desquelles on parlera notamment de « surveillance rhizomatique » (Haggerty et Ericson, 2000) ou de « surveillance liquide » (Bauman et Lyon, 2012).

En ce sens, l’administration de la surveillance ne peut plus être perçue ni pensée comme simplement subie et passive. Elle devient « sociale » (Marwick, 2012), « latérale » (Andrejevic, 2007) et « réflectionniste » (Mann, 2003). Si bien que, dans une seconde analyse, l’accent est de plus en plus mis sur la diversité des agents et des agentivités. Conformément en cela aux modèles de la théorie de l’action, la participation entre alors dans une dimension d’agency et d’empowerment qui s’inscrit dans un processus de partage du sensible et du visible. L’économie de la visibilité proposée par Michel Foucault se doit d’être analysée comme une « pragmatique », au sens où les outils médiatiques permettent aux individus d’exercer une capacité inédite de surveillance et de contre-surveillance, ainsi qu’une capacité d’enquête et de contre-enquête. En renvoyant aux données numériques en général, la visibilité n’est plus seulement d’ordre visuel et appelle une nouvelle série d’analyses en termes de contre-visibilité.

Prenant acte de ces évolutions, le courant des Surveillance Studies opère lui aussi des mises à jour dans ses modèles explicatifs. Les fondateurs du champ soulignent ainsi depuis quelques années que le modèle premier (qui correspond à celui de la « société de surveillance », voire de la « surveillance totale ») est devenu caduc en raison de la socialisation et de la banalisation de la surveillance au sein de la population, au point qu’il serait dorénavant plus juste, selon eux, de parler d’une « culture de la surveillance » (Lyon, 2018). Outre sa diffusion dans les représentations et les performances médiatiques, la culture de la surveillance est intimement liée à la question de la contribution, du partage, voire de l’interactivité. Autant de manières de prendre en compte les différentes modalités de la participation.

Les quatre types de surveillance participative

Pour ordonner les choses, nous pourrions en repérer ici quatre formules dominantes.

Premièrement, la dimension participative peut s’appréhender à travers les différents cas de mise à disposition par la population de ses données sous la forme de l›« auto-publication » (Sloterdijk, 2002) et de l› « exposition » (Harcourt, 2020). A la charge des individus eux-mêmes, la livraison des informations personnelles pose alors la question de la participation en termes d’axiologies, d’attitudes et de postures face ou plutôt avec la surveillance. La complexité des formes numériques de l’exposition de soi peut tour à tour s’analyser en termes de contrainte ou de consentement, d’asservissement ou de servitude volontaire, d’acceptation ou d’injonction. Sur ces points, les analyses et les descriptions ne sont pas fixées et continuent de faire l’objet de débats, de discussions et de controverses, tout en permettant au champ d’étude de la surveillance de se développer parallèlement à celui portant sur la vie privée (privacy).

Deuxièmement, la participation peut être envisagée selon une logique davantage oppositionnelle. Elle désigne alors un ensemble d’activités pratiquées par les citoyens, les associations ou les organisations qui trouvent dans les ressources numériques les moyens de surveiller ou de contre-surveiller le pouvoir, qu’il soit politique ou économique. La participation s’analyse alors en fonction d’une gamme d’actions concrètes et de gestes bien identifiés : l’examen, l’observation, le contrôle, la vérification, pour citer les plus importants. On pourrait ainsi évoquer ici les cas devenus bien décrits du watching - et notamment du copwatching (Alloing, 2016) qui consiste à « documenter » et à contrôler les activités policières -, mais aussi du checking et notamment du factchecking qui s’engage dans un processus itératif de vérification des informations et notamment des paroles publiques. Dans cette optique, il conviendrait aussi de penser aux logiques de l’infiltration ou de la mise au jour des pratiques industrielles : citons notamment le cas de l’association « L214. Ethique & Animaux » qui se propose d› « ouvrir les yeux sur l’élevage et les abattoirs ». La « pragmatique de la visibilité » (Aïm, 2020) s’entend alors au sens propre comme un travail de mise au jour qui consiste à rendre visibles des situations sociales problématiques.

Troisièmement, sans être uniquement contre-surveillancielle, la participation entre aussi dans des agencements de plus en plus organisés en termes de transparence et de partage au sein des espaces publics traditionnels et médiatiques. Ouvertes par et pour les institutions, certaines données sont appelées à faire l’objet d’un examen à la charge de la population. Participant à l’action sociale ou publique, la société civile est invitée à jouer à son tour le jeu de la transparence en vérifiant ou en contrôlant les informations livrées. Le domaine environnemental est emblématique d’un tel recours à des agencements participatifs, qui se présentent parfois comme de véritables injonctions à la participation. Si bien que l’on parle parfois à cet égard de « shareveillance » (Birchall, 2017) pour rendre compte de l’essor de ces nouveaux modèles. Dans une mesure plus large encore, on pourrait aussi évoquer le cas émergent de toutes les démarches de « renseignement en sources ouvertes » (OSINT en anglais) qui, de manière beaucoup plus volontariste, reposent sur l’action spontanée d’individus, de citoyens ou de collectifs qui exploitent les données accessibles, majoritairement en ligne, pour produire des lectures documentaires souvent alternatives dans le champ politique ou géopolitique, et notamment dans les situations de conflit armé ou informationnel.

Quatrièmement, la participation peut s’engager dans un niveau encore plus élevé d’intervention et d’interaction avec l’action publique. On citera le cas de la « vigilance », qui a fait l’objet de plusieurs travaux de recherche. La vigilance est étroitement liée à un principe de participation aux dispositifs de sécurité (Foessel, 2010) et notamment à un principe de délégation de la surveillance (Aïm, 2020). Les cas les plus significatifs de cette logique participative s’inscrivent dans les opérations de lutte contre le terrorisme, l’incivilité ou même l’insalubrité des espaces publics comme le métro, par exemple. Ces dispositifs sont là aussi associés à des technologies et des outils qui s’adaptent - ou se révèlent - à l’occasion de ce type de demandes sociales ou de situations d’alerte ou d’urgence. On pense à cet égard aux usages du QR Code qui se sont déployés avec la crise sanitaire. S’inscrivant au plus près de la pragmatique sociale, ces gestes participatifs consistent à « signaler » des risques, des menaces, ou tout simplement des comportements devant être sanctionnés.

De plus en plus inscrite dans les discours et les pratiques, la participation reconfigure la nature et la visée mêmes de la surveillance comme performance politique. Loin de constituer un processus purement opaque, la surveillance devient participative dans le sens où elle tire des outils de la publication et du partage une nouvelle valeur. Elle remotive alors une fonction qui, à la suite de la lecture de Surveiller et punir, était devenue paradoxalement secondaire dans les analyses : la punition précisément. En faisant l’objet d’un geste et d’une production visibles, la surveillance quitte le domaine discret des fichiers, des dossiers, des registres et des rapports pour être au centre des médiations sociales. En cela, elle engage et valide l’acte de vérifier, de documenter, de rendre visible, de révéler, de témoigner, de signaler, d’alerter, de dénoncer ou même de sanctionner : autant d’opérations qui reconfigurent sous nos yeux l’action publique en tant qu’elle est collectivement partagée.

 

Bibliographie

Aïm, Olivier. 2020.  Les théories de la surveillance. Paris : Armand Colin.

Alloing, Camille. 2016. « La sousveillance. Vers un renseignement ordinaire ». Hermès 76.

Andrejevic, Mark. 2007. iSpy. Surveillance and Power in the Interactive Era : University Press of Kansas

Bauman, Zygmunt et yon, David. 2012, Liquid Surveillance. Polity Press

Birchall, Clare. 2017. Shareveillance. The Dangers of Openly Sharing and Covertly Collecting Data : University of Minnesota Press.

Foessel, Michaël. 2010. État de vigilance. Critique de la banalité sécuritaire : Seuil.

Foucault, Michel. 1975. Surveiller et punir.: Gallimard.

Haggerty, Kevin, et Ericson, Richard. 2000. « The surveillant assemblage ». The British Journal of Sociology 51

Harcourt, Bernard. 2020. La Société d’exposition. Paris : Seuil.

Lyon, David. 2018. The Culture of Surveillance: Watching As a Way of Life. Polity Press

Mann, Steve. 2003. « Sousveillance : Inventing and Using Wearable Computing Devices for Data Collection in Surveillance Environnements ». Surveillance & Society Vol 1 n°3

Marwick, Alice. 2012. "The Domain Public: Social Surveillance in Everyday Life". Surveillance & Society Volume 9 n°4

Marx, Gary. 2002. "What’s New About the “New Surveillance”? Classifying for Change and Continuity ». Surveillance & Society Volume 1 n°1

Rouvroy, Antoinette et Berns, Thomas. 2013. « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d'émancipation. Le disparate comme condition d'individuation par la relation ? ». Réseaux n° 177.

Sloterdijk, Peter. 2002. Sphères, Paris : Maren Sell.

Solove, Daniel. 2004. The Digital Person. Technology and Privacy in the Information Age. NYU Press

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