Définition de l'entrée

Sondage : méthode d’enquête statistique consistant à interroger une petite partie d’une population pour tirer des résultats portant sur l’ensemble de la population.

Démocratie d’opinion : système politique dans lequel l’opinion publique, notamment exprimée par les sondages, joue un rôle central dans la détermination des politiques menées par les gouvernant·es.

Pour citer cet article :

Touzet, H. (2022). Sondages, démocratie d'opinion. In G. Petit, L. Blondiaux, I. Casillo, J.-M. Fourniau, G. Gourgues, S. Hayat, R. Lefebvre, S. Rui, S. Wojcik, & J. Zetlaoui-Léger (Éds.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart (2ème édition). GIS Démocratie et Participation.
https://www.dicopart.fr/sondages-democratie-d-opinion-2022

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Questionner les sondages en démocratie

S’il n’est ni le seul ni le plus ancien, le sondage s’est imposé comme le principal instrument de mesure de l’opinion publique. Qu’il s’agisse du traitement médiatique de l’actualité, des stratégies de construction et de mise à l’agenda des problèmes publics ou encore des campagnes politiques, les sondages sont aujourd’hui omniprésents.

Particulièrement répandus, ces sondages d’opinion sont également très contestés. Si une vaste littérature anglosaxonne s’est penchée sur ces questions dès le milieu du XXème siècle, en France, c’est dans la lignée de la célèbre conférence de Pierre Bourdieu, L’opinion publique n’existe pas (1973), que de nombreux travaux universitaires sont venus nourrir la critique à l’égard de cet instrument (Garrigou, 2006 ; Lehingue, 2007). Accusés de ne pas tenir compte de l’inégale répartition des compétences politiques au sein de la population et d’imposer dans le débat public les thématiques des catégories dominantes, les sondages d’opinion ne constitueraient alors que de simples « artefacts » statistiques.

La critique des sondages ne se résume évidemment pas à l’univers académique. Le personnel politique et les médias – qui en sont pourtant de grands consommateurs – récusent régulièrement les sondages, leur reprochant tour à tour de « fabriquer l’opinion » ou de se « tromper » continuellement. Enfin, on observe une défiance dans une large partie de la population vis-à-vis des enquêtes d’opinion.

Cette double caractéristique des sondages d’opinion, à la fois omniprésents dans la sphère publique et largement décriés, interroge leur place dans la démocratie. 

L’histoire des sondages est étroitement liée à celle de la démocratie. Calqué sur le modèle du scrutin électoral, l’instrument se développe d’abord dans les démocraties représentatives, à partir des années 1930, lorsqu’un consensus scientifique s’établit autour de la possibilité d’effectuer des statistiques inférentielles. Le sondage est alors utilisé pour tenter de prédire les résultats électoraux puis pour connaitre l’opinion de la population sur des sujets d’actualité. Pour ses promoteur·rices, le sondage n’est ainsi pas uniquement un outil scientifiquement fiable, c’est aussi un procédé socialement utile, qui contribue au fonctionnement du régime politique démocratique (Blondiaux, 1998). Comment s’opposer, dans un système reposant sur la décision majoritaire du peuple, à une technique permettant précisément de savoir, en permanence et sur tous les sujets, ce que pense ledit peuple ? Cet argumentaire, imparable d’un point de vue rhétorique, est développé aussi bien par les premiers sondeurs, que par leurs homologues contemporains.

En France, c’est à Jean Stoetzel que l’on doit l’importation des sondages d’opinion dans les années 1930. Alors assistant de recherche à l’Ecole normale supérieure, il effectue une année de détachement aux Etats-Unis, à l’Université Columbia, où il rencontre Georges Gallup, considéré comme le fondateur des sondages outre-Atlantique. De retour en France, il fonde, en 1938, l’Institut français d’opinion publique « dans un esprit de recherche scientifique, à la fois pour investiguer au jour le jour les faits d’opinion et pour analyser les conditions sociologiques de ce phénomène » (Stoetzel 1948 : 16). Le premier sondage publié porte sur les accords de Munich, et témoigne de la volonté de J. Stoetzel de fournir un instrument contribuant au débat public. Parallèlement il poursuit une carrière dans le champ académique, fondant notamment la Revue française de sociologie et contribuant à la fondation de la Revue française de science politique.

Mais alors que le projet revendiqué de les professionnel·les du sondage était de consolider la démocratie, la création de nouveaux instituts et l’explosion du nombre de sondages, permis notamment par la systématisation des sondages par internet, conduit certains à se demander si les sondages n’en viennent pas à transformer la nature même de la démocratie, pour en faire une « démocratie d’opinion ».

« Démocratie d’opinion » : un concept politique plus qu’une notion scientifique

La notion de « démocratie d’opinion », présente dans plusieurs manuels scolaires de sciences économiques et sociales et régulièrement employée dans le registre journalistique, peut être définie comme un régime dans lequel les décisions des gouvernant·es sont avant tout orientées par la volonté de satisfaire les attentes de l’opinion publique. Cette dernière étant définie comme fluctuante et peu éclairée, la « démocratie d’opinion » revêt alors un caractère dépréciatif, voire dangereux, pouvant conduire à des formes de démagogie.

Cette notion est cependant relativement absente de la littérature académique, notamment en sociologie ou science politique. Dans un ouvrage de référence, Bernard Manin (2019 [1995]) introduit une expression s’y rapportant : la « démocratie du public ». Elle désigne la forme la plus contemporaine du régime représentatif, qui se substitue à la « démocratie des partis », et se caractérise par une capacité des actrices et acteurs politiques à émerger comme des figures médiatiques, en s’affranchissant largement des appareils partisans. Dans ces sociétés, les clivages sont à la fois plus nombreux et moins facilement saisissables. Les indicateurs traditionnels, comme la position sociale, sont ainsi moins prédictifs du vote et des comportements politiques en général. Dans ce contexte Bernard Manin montre que l’intégration des sondages et des médias au fonctionnement politique se généralise, permettant de repérer au sein « du public », « les clivages efficaces », les « différences sur lesquelles s’appuyer ».

La « démocratie d’opinion » – entendue comme catégorie d’analyse – est donc caractérisée par le fait que la figure de l’opinion publique, telle que mesurée par les sondages, joue un rôle de plus en plus important dans les stratégies politiques et électorales.

En revanche, dans son acception courante, en particulier médiatique, la notion suscite une méfiance des sciences sociales et politiques pouvant s’expliquer par deux éléments distincts qu’il est possible de résumer de la manière suivante : elle est empiriquement discutable et épistémologiquement contestable.

Une dictature de l’opinion ?

En premier lieu, l’idée d’un système politique entièrement régit par la toute-puissance de l’opinion publique semble bien éloignée des travaux de sociologie et de science politique sur l’exercice du pouvoir. S’il est incontestable que les femmes et hommes politiques ont un recours croissant aux outils de mesure de l’opinion (sondages mais également focus groups ou méthodes de web listening), il serait problématique, comme nous y invitait déjà Céline Belot à propos de la présidence de Nicolas Sarkozy, de « conclure trop hâtivement » à « la mise en place d’une démocratie d’opinion » (Belot, 2012 : 72). Dans le cas de leur usage par l’Elysée, les données d’opinion apparaissent ainsi moins comme une boussole déterminant le cap de l’action publique, que comme un thermomètre permettant d’adapter la communication et la stratégie politique de mise en place d’un agenda déjà déterminé. L’opinion publique est dans ce cadre d’abord conçue comme un outil de légitimation, permettant de mettre en avant l’attention accordée à la population, et donc la dimension démocratique de l’action publique. D’autres travaux prenant l’Union européenne comme terrain de recherche (Belot, Boussaguet et Halpern, 2016), permettent également d’apporter un discours plus nuancé : si les institutions européennes ont bien un usage fourni des données d’opinion publique, il ne peut en aucun cas être réduit à une traduction des attentes de la population dans les politiques publiques et les orientations stratégiques de l’Europe.

De la même manière, les travaux de Rémi Lefebvre (2012 ; 2015) invitent à une prise de distance avec la notion de « démocratie d’opinion ». Analysant les mécanismes de sélection des candidat·es aux élections, le politiste corrobore le constat d’une place centrale accordée à l’opinion publique, mais propose d’analyser ces évolutions comme une hybridation – et non une substitution – entre des logiques d’opinion et des enjeux plus traditionnels relatifs aux structures politiques et militantes. Enfin, de manière plus générale, les études sur le champ du pouvoir, des plus classiques aux plus contemporaines, mettent en lumière les mécanismes particulièrement ancrés du fonctionnement du pouvoir, qu’il s’agisse du rôle des élites, du fonctionnement de l’État ou encore du rôle spécifique des lobbies. S’il est donc évident que l’opinion publique est un élément important du fonctionnement de la démocratie, l’analyse empirique montre bien qu’elle est loin d’être le seul moteur de notre système politique.

Faut-il vraiment se méfier de l’opinion publique ?

Un second argument permet également de discuter la notion de « démocratie d’opinion ». Il se place cette fois sur un plan épistémologique et interroge les postulats qui sous-tendent les craintes à l’égard de la mise en place d’un tel régime. Pour nombre de tenant·es de la thèse de l’évènement d’une « démocratie d’opinion », il s’agit de mettre en garde contre les dérives d’un système dans lequel l’opinion publique possèderait un pouvoir trop important (Bronner, 2013). En effet, celle-ci serait par nature instable, incohérente, et mue par des passions, là où une « vraie » démocratie supposerait un peuple éclairé, fondant ses prises de positions sur la raison et à même de rechercher le seul intérêt général. Ces considérations occultent cependant la riche littérature sur l’opinion publique, en particulier sur deux dimensions centrales : la question de la cohérence et celle de la compétence.

Penser la cohérence

En matière d’opinions, la notion de cohérence renvoie à deux significations distinctes. Elle exprime d’abord le fait que les opinions et les attitudes politiques des individus possèdent une certaine unité. Selon cette première acception, être incohérent revient à énoncer des opinions sans lien les unes avec les autres, en répondant par exemple au hasard aux questionnaires de sondage. La seconde signification se situe sur un plan relationnel : sont cohérentes les opinions qui correspondent à une structure idéologique préalablement définie, bien délimitée par la littérature ou le champ politique lui-même. On considère ainsi un individu cohérent lorsqu’à une série de questions il répond selon un schéma prévisible et attendu. Un « libéral » (au sens étasunien du terme) cohérent doit par exemple se prononcer favorablement à l’égalité entre les sexes et la liberté d’entreprendre et s’opposer aux mesures économiques dites protectionnistes. Il convient donc de distinguer cohérence interne de l’individu, et cohérence externe, qui se mesure relativement à un modèle préexistant.

Dans sa première acception, la notion de cohérence a d’abord été critiquée à partir d’études empiriques montrant une forme de volatilité de l’opinion publique. C’est ce que défend le politiste Philip Converse. En utilisant des données longitudinales, il montre que les réponses des individus sont peu stables dans le temps (Converse, 2006) et en conclut une très faible continuité dans les opinions des électeurs et électrices. Cette position de P. Converse est restée connue sous le nom de thèse des « non-attitudes ».

L’argument de la faible consistance des opinions avancé par P. Converse ne fait cependant pas consensus dans la littérature.

Parmi les critiques de la thèse des non-attitudes, on retient tout particulièrement celle de John Zaller (largement présentée et discutée par Nonna Mayer (2002)). En 1992, il publie un ouvrage intitulé The Nature and Origins of Mass Opinion (Zaller, 1992) qui marque les études sur l’opinion publique. Pour J. Zaller, l’incohérence dans le temps des réponses fournies s’explique par deux phénomènes, présentés comme des « principes théoriques » : le premier est un principe « d’ambivalence » conduisant les individus à développer des points de vue différents, voire contradictoires, sur la plupart des sujets politiques ; le second principe, appelé « principe de réponse », veut que les individus répondent tout de même aux questions qui leur sont posées, et se réfèrent pour cela à des considérations qui leur sont immédiatement accessibles.

J. Zaller rejoint donc P. Converse sur l’idée que les opinions sont pour beaucoup instables et incohérentes, mais il refuse aussi dans le même mouvement la thèse des « non-attitudes ». Pour J. Zaller, il est concevable que des individus apportent des réponses radicalement opposées à une question qui leur est posée à plusieurs reprises, tout en exprimant à chaque fois « des sentiments authentiques » (Zaller,  2001 : 229). Il faut alors distinguer « attitude », qui renvoie à une structure stable et sous-jacente et « opinion » que l’on peut définir comme une prise de position sur un sujet précis, exprimée et publicisée dans un contexte donné. Une même question peut ainsi être perçue différemment en fonction du dispositif d’enquête, de l’actualité politique ou de la situation individuelle de l’enquêté·e.

La volatilité des opinions ne remet donc pas en cause l’existence d’attitudes relativement stables. Il existe simplement un ensemble d’opinions qui peuvent être opposées entre elles chez un même individu. J. Zaller remarque qu’une question d’opinion politique simple synthétise en réalité de nombreuses considérations. Si pour la personne qui pose la question, la cohérence entre ces différents éléments pris ensemble va de soi, il n’en va pas forcément de même pour l’individu qui doit y répondre. Il n’y a en effet pour ce dernier « absolument aucune raison » (Zaller, 2001 : 227) de penser avec la même cohérence les éléments synthétisés dans la question.

En somme, reconnaitre une cohérence aux individus invite donc à prendre leurs opinions au sérieux, à s’interroger sur les causes et les déterminants de celles-ci, plutôt qu’à y voir un danger pour la démocratie.

Enfin, non sans lien avec la question de la cohérence, la critique de l’opinion publique contenue dans la notion de « démocratie d’opinion » porte également sur le sujet de la compétence. Là où les partis ou les élu·es développaient une expertise nécessaire à la prise de décision politique, les citoyen·nes seraient incompétents et, ce faisant, illégitimes à exprimer leur opinion.

Une démocratie d’incompétent·es ?

Fréquemment utilisé en sociologie et science politique, le terme de « compétence » est en réalité polysémique, ce qui explique pour partie les controverses qui l’entourent (Blondiaux, 2007). Le mot peut d’abord être entendu dans son acception cognitive, renvoyant à la connaissance que les individus possèdent du monde qui les entoure. C’est en ce sens que l’on évoque un professionnel·le compétent·e, c’est-à-dire maitrisant bien le corpus de connaissances et de savoir-faire liés à son domaine d’activité. Mais le terme recouvre également une dimension politique et légale, renvoyant aux pouvoirs conférés à celui ou celle qui possède des caractéristiques particulières. On dit ainsi que le Ministre de l’Intérieur est compétent en matière de police.

À partir des années 1990, de nombreux travaux ont cherché à questionner la croyance selon laquelle le niveau de connaissances est un indicateur pertinent pour rendre compte de la qualité d’une opinion.

Un premier argument défend que les individus n’ont en réalité besoin que de peu d’informations pour faire des choix, et en particulier pour former une opinion ou voter. C’est la thèse que soutient William Gamson dans un ouvrage paru en 1992 qui s’articule autour de trois points : a) « les individus ne sont pas passifs », b) « les individus ne sont pas stupides » et c) « les individus négocient les messages reçus des médias de manières complexes, qui varient d’un sujet à l’autre » (Gamson, 1992). Selon lui, les caractères « passifs » et « stupides » sont ceux qui sont le plus fréquemment associés à la représentation que se font les sciences sociales du grand public. À partir d’entretiens collectifs W. Gamson montre au contraire que les citoyen·nes ordinaires, bien qu’ils ne possèdent pas le niveau de connaissances de l’élite politique, ne sont pas pour autant dépourvus de ressources. Ainsi, sans que l’auteur ne dénie la tentative des médias de masse d’imposer une certaine représentation du monde, ou le fait que la « structure de classe » puisse imposer des difficultés (notamment culturelles ou linguistiques), il refuse de conclure que ces modes de domination se traduisent mécaniquement par la formation d’une majorité d’individus ignorants, inaptes à former des jugements. Pour lui, les individus disposent d’une distance critique à l’égard des informations émanant des médias, qui, combinée à leur expérience quotidienne et une forme de « sagesse populaire », les rend aptes à formuler des opinions. Cette thèse est également soutenue par Samuel L. Popkin. Selon lui, lorsqu’ils sont amenés à se prononcer sur un sujet politique, pour les besoins d’une élection ou d’une enquête d’opinion, les individus utilisent des « raccourcis d’informations », et non une réflexion longue et approfondie, basée sur un savoir conséquent. L’identification à un parti politique, la réaction des syndicats à un projet de loi ou le parcours politique d’une candidate sont autant d’exemples de ces raccourcis. Pour décrire ces raccourcis, S. L. Popkin parle de « low information signals and cues » (1991), et Paul Sniderman d’ « heuristiques de jugements » (judgmental heuristics) (2000). Autrement dit : la majorité des jugements s’opèrent au moyen d’indices ou des signaux faibles. Un faible niveau d’information n’est ainsi pas une barrière à la formation d’une opinion cohérente.

Cette littérature (en réalité assez diverse dans ses approches et ses méthodes) reconnait volontiers que le grand public est pour une large part peu informé des enjeux politiques, et moins apte que les portions les plus éduquées de la population à raisonner de manière abstraite sur la chose publique. Cependant, les tenant·es de cette position considèrent que les citoyens ordinaires sont parfaitement capables de choisir un bulletin de vote ou d’apprécier une décision politique.

Les théories classiques de la démocratie supposent que les citoyen·nes soient en mesure de former des jugements éclairés et rationnels, et en particulier de posséder des capacités d’abstraction et de montée en généralité leur permettant de situer l’intérêt général au cœur de leurs raisonnements politiques. Cette vision orthodoxe s’est cependant heurtée aux découvertes scientifiques (en particulier celles du courant dit « minimaliste ») attestant d’un faible niveau de connaissance et d’un faible niveau d’intérêt pour la politique pour une majorité de la population.

Les travaux menés dans les années 1990 marquent toutefois un tournant, et organisent un consensus majoritaire dans le monde académique autour de trois points clés, que synthétise Loïc Blondiaux (2007) : 1) le constat d’une faible connaissance des électrices et électeurs n’est plus remis en cause ; 2) une attention particulière au contexte dans lequel s’observe la compétence est nécessaire ; 3) le rôle de la connaissance factuelle dans l’élaboration des opinions politiques doit être relativisé. Ces recherches mettent ainsi en évidence la capacité des individus à mobiliser des formes de raisonnements simplifiés (heuristics, shortcuts) ou encore à se spécialiser sur une sujet particulier autour duquel ils sont capables de monter en compétence. C’est également à cette conclusion qu’aboutit Paul Sniderman qui écrit : « ce qui caractérise en fait les nouvelles recherches sur l’opinion publique n’est pas la remise en cause des prémisses du minimalisme mais une interrogation sur la manière dont les citoyens gèrent et surmontent cette sous-information » (Sniderman, 1998 : 124).

Conclusion

La sociologie et la science politique invitent donc à la prudence vis-à-vis de la notion de « démocratie d’opinion », qui porte en elle une dimension normative et un jugement sur les dérives d’un régime supposément soumis au bon vouloir de l’opinion publique. En repartant d’une part des travaux sur le champ du pouvoir, et d’autre part de la littérature scientifique sur l’opinion publique et les sondages, nous avons tenté de montrer que la « démocratie d’opinion » ne possédait pas de réalité empirique, mais qu’elle portait en elle des présupposés discutables, renvoyant à des débats centraux sur le rôle des citoyen·nes en politique, et leur capacité – dans tous les sens du terme – à intervenir dans la conduite des affaires publiques.

Bibliographie

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