Définition de l'entrée

Les primaires, fermées ou ouvertes, sont un processus de sélection, au sein d’un parti politique ou d’une coalition, pour choisir un·e ou des candidats à des élections. Elles mobilisent alternativement les adhérents ou les sympathisants.

Pour citer cet article :

Lefebvre, R. (2022). Primaires. In G. Petit, L. Blondiaux, I. Casillo, J.-M. Fourniau, G. Gourgues, S. Hayat, R. Lefebvre, S. Rui, S. Wojcik, & J. Zetlaoui-Léger (Éds.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart (2ème édition). GIS Démocratie et Participation.
https://www.dicopart.fr/primaires-2022

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Dans la démocratie représentative, les électeurs départagent des candidats sélectionnés le plus souvent au préalable par les partis. Ces derniers exercent un quasi-monopole sur la désignation des candidats, ce qui leur donne une place centrale dans les processus électoraux. Le leader du parti a souvent vocation à être le candidat naturel aux fonctions les plus importantes (président de la République ou Premier ministre selon les types de régimes politiques). La crise de légitimité que traversent les partis change la donne. Les primaires se développent. On entend par là un processus de sélection des candidats à travers une procédure électorale mobilisant sympathisants et/ou adhérents des partis.

Les primaires fermées

À partir des années 1990, en France mais aussi dans de nombreuses démocraties occidentales, les partis tendent à adopter le vote direct des adhérents, appelé parfois « primaires fermées », pour désigner leur candidat aux élections ou le leader du parti. Une élection de ce type départage Henri Emmanuelli et Lionel Jospin en 1995 pour être candidat à l’élection présidentielle du Parti socialiste. Dix ans plus tard, la droite adopte un mode de sélection proche pour sélectionner son candidat. Cette directisation de la désignation des candidats poursuit des objectifs multiples : affaiblir les courants ou les factions internes en sollicitant directement les adhérents, réhabiliter le militantisme (en donnant plus de droits aux adhérents), renvoyer à l’extérieur du parti une image de démocratie interne. On observe dans de nombreux partis le passage des primaires fermées à un processus de sélection plus ouvert. Le déclin du militantisme conduit à éroder leur ancrage dans la société et à miner leur représentativité sociale (la base adhérente n’est plus assez large pour légitimer un candidat). Ils éprouvent par ailleurs des difficultés croissantes à produire un leadership par des procédures internes dans un contexte de forte personnalisation de la politique ou de présidentialisation des institutions. Les partis ont ainsi été amenés à expérimenter de nouveaux modes de production et de légitimation de leurs candidats. Des méthodes de désignation plus inclusives se sont développées.

Les primaires ouvertes

Les primaires ouvertes désignent un processus de sélection d’un candidat qui n’est plus réservé aux seuls adhérents d’une formation politique, mais est ouvert à un public plus large censé être constitué de sympathisants. Pendant longtemps, cette procédure ne fut utilisée qu’aux États-Unis où elle constitue une règle centrale du jeu politique. Apparue au début du xx e siècle, elle se généralise à la fin des années 1960 autour d’un processus long, complexe et indirect (les électeurs désignant des délégués) combinant, selon les États, primaires ouvertes, fermées ou caucus (réunions de sympathisants ou d’adhérents). Si les primaires américaines ne servent pas toujours de point de référence, la procédure s’est largement diffusée dans le monde depuis les années 1990 : en Amérique latine, puis en Europe (Grèce, Italie, France, Portugal, Grande-Bretagne, Espagne), en Australie, au Canada… Les régimes autoritaires comme la Russie n’échappent pas à cette diffusion internationale. Les primaires ouvertes tendent à devenir un nouveau mode standard international de désignation. La procédure prend bien sûr des formes multiples selon les régimes politiques considérés, obéit à des règles du jeu différenciées et donne lieu à des dynamiques politiques variées. Mais la contagion traduit un phénomène convergent : la perméabilité croissante des frontières du parti. La ligne de démarcation entre les adhérents et les sympathisants devient plus floue, ce qui transforme les relations des partis avec leur environnement social et, surtout, le jeu électoral. Depuis 2005, en Italie, la primaire est utilisée pour désigner le candidat de la coalition de centre gauche, le leader du Parti démocrate ou les candidats aux élections locales. En France, le Parti socialiste et Les Républicains ont ouvert des primaires pour sélectionner leur prétendant à l’élection présidentielle en 2012 et 2017, mais les ont peu utilisées pour les scrutins locaux. Le Parti travailliste anglais a utilisé deux fois ce type de consultation, en 2015, 2016, 2020 pour choisir son leader tandis que son homologue conservateur a limité son usage à quelques circonscriptions législatives. Mais, au-delà de la diversité des situations, une même rhétorique démocratique a été utilisée pour légitimer ce nouveau scrutin hybride, à la fois partisan et électoral (les électeurs désignent le candidat d’un parti).

Dans de nombreux pays, elles se sont imposées au carrefour de l’efficacité électorale (régler l’épineuse question du leadership) et de l’exigence démocratique (celle d’un système politique plus participatif) : les primaires permettent officiellement de renvoyer une image de démocratie, plus effectivement de régler des problèmes de leadership et d’éviter la multiplication des candidatures, parfois dans un contexte de fragmentation du système partisan, comme en France. La séduction a été forte dans les vieux partis de gouvernement, souvent réformistes, ou dans les nouveaux partis, en quête de modernité. Comment s’opposer au principe d’ouverture des primaires ?

Un outil démocratique ?

L’innovation des primaires est célébrée comme une avancée démocratique majeure. Elles participent de l’injonction à construire une démocratie plus participative. Le caractère démocratique de la primaire est invoqué en mobilisant une forme de bon sens. Elle permet d’élargir la base de légitimité du futur candidat, de créer une dynamique préélectorale et surtout de donner un nouveau droit aux électeurs. Parce qu’elle est fondée sur une technologie sociale, le vote, associée à la démocratie (qu’y a-t-il de plus démocratique en apparence que le vote ?), la primaire est présentée comme une forme de démocratisation du système politique. Elle fait intervenir les électeurs dans un processus où ils n’avaient pas leur place jusque-là. En Italie, les primaires ont dans un premier temps suscité une forme de jubilation participative. En France, les citoyens se sont largement emparés de ce nouveau pouvoir : les primaires socialistes et de droite en 2011 et 2016 ont été des grands succès en termes de participation électorale même si elles mobilisent surtout un public urbain, diplômé, politisé. La primaire socialiste de septembre-octobre 2011 a mobilisé près de trois millions de Français, niveau dépassé cinq ans plus tard avec quatre millions de citoyens lors de la primaire de droite. Cette nouvelle consultation offre un espace ou forum de (pré)débat électoral et permet de confronter des propositions portées par de multiples candidats, dont la légitimité est tranchée par les sympathisants du parti. Les primaires donnent une image renouvelée aux partis, plus transparente et ouverte, alors qu’ils apparaissent souvent repliés sur des luttes internes inexpiables et artificielles. Elles ont contribué à réenchanter un jeu représentatif qui suscite un rejet de plus en plus marqué des Français.

Les primaires accentuent un certain nombre de dérives ou de dysfonctionnements des systèmes démocratiques. Elles renforcent leur hyperpersonnalisation. Plus que jamais, la politique devient une lutte de personnalités aux ambitions démultipliées qui prend le pas sur le débat d’idées. C’est pour cela que les primaires donnent lieu à une forte médiatisation : elles spectacularisent, dramatisent, voire hystérisent un peu plus le jeu politique en le rendant plus incertain. La saison des débats électoraux commence plus tôt. La procédure permet certes d’arbitrer les ambitions personnelles, mais aussi de les banaliser et de les déchaîner.

Une procédure fragile

Les partis politiques ont utilisé les primaires pour élargir la base de désignation de leur candidat et améliorer par là même leurs performances électorales. La victoire de François Hollande en 2012, mythe fondateur des primaires, a montré qu’elles pouvaient être un outil efficace sur le plan électoral. La conversion de la droite aux primaires à partir de 2013 s’est faite en partie sur la base de ce succès. Mais les partis se rendent compte de plus en plus que les primaires conduisent à produire des candidats trop radicaux, à exacerber les oppositions internes et à engager les organisations dans des dynamiques de division. Aux États-Unis, les républicains sont de plus en plus nombreux à critiquer une procédure qui a conduit à propulser un candidat inattendu, Donald Trump, en rupture avec l’appareil partisan. En Grande-Bretagne, la désignation de Jeremy Corbyn par une primaire ouverte a suscité une fronde de la droite du Parti travailliste et une crise aiguë en son sein.

En France surtout, les socialistes et les républicains tirent un bilan plus que mitigé des primaires déclenchées en 2016 et 2017. Aucun des deux candidats désignés n’a pu se qualifier pour le second tour de l’élection présidentielle et le processus a affaibli la cohésion des deux organisations. Les sympathisants de gauche et de droite ont désigné lors des primaires des candidats apparus comme radicalisés par rapport à la ligne de leur parti ou l’opinion publique. Une fois investis, ils ont peiné à élargir l’électorat mobilisé au moment de la phase de sélection. Les primaires ont accentué la logique de polarisation idéologique du scrutin au lieu de favoriser le rassemblement. L’image des primaires s’est ainsi retournée de manière spectaculaire, confirmant la prophétie de l’ancien Premier ministre Édouard Balladur. Ce dernier déclarait en 2016 : « Dès qu’un candidat gagnant aux primaires perdra la course à la présidence de la République, les primaires risquent fort de disparaître des priorités de son parti. » De martingale de la victoire (en 2011 avec François Hollande), les primaires semblent devenues une machine à perdre aux effets incontrôlables. Les pouvoirs magiques qu’on leur prêtait semblent s’être évaporés. À droite, le mot même semble démonétisé (on parle de « système de départage »). Ce constat n’est pas propre à la France. Au sein de la gauche en Italie, les mêmes enseignements sont tirés des primaires.

La campagne de 2022 ouvre un nouveau cycle en France. La méfiance est désormais de mise, mais la procédure, résiliente, se transforme. Si le PS et LR reviennent à des primaires fermées tandis que les écologistes conservent une forme ouverte, la campagne présidentielle de 2022 est aussi marquée par une innovation procédurale et l’expérimentation d’une nouvelle forme de primaire, dite « populaire », dont l’enjeu n’est plus de produire le candidat d’un parti, mais de dépasser les divisions partisanes d’un camp, la gauche. Ainsi, quoique redoutées, les primaires s’institutionnalisent au sens où elles sont devenues une séquence incontournable de la période (pré) électorale et un moment de médiatisation partisane dont les éléments (débats, rassemblement…) tendent à se ritualiser. Le recours à des plateformes numériques qui se généralise et se standardise en réduit les coûts logistiques. La « primarisation » de la vie politique se poursuit, processus incertain dépendant d’effets de contextes. Mais la sélection des candidats est toujours le produit d’une interaction complexe où sont en jeu les rapports de forces partisans, l’état des organisations politiques, les sondages et l’opinion publique.

Bibliographie

Audemard, Julien, Gouard, David, 2014. « Les primaires citoyennes d’octobre 2011. Entre logique censitaire et influences partisanes locales », Revue française de science politique, vol. 64, 5 : 955-972.

Audemard, Julien, Gouard, David, Boyadjian, Julien et al. 2017. « Les trois électorats de la primaire de la droite et du centre. Mobilisation et production des votes aux limites de l’entre-soi », Revue française de science politique, vol. 67, 6 : 1113-1130.

Lefebvre, Rémi. 2011. Les primaires socialistes. La fin du parti militant. Paris : Raisons d’Agir.

Lefebvre, Rémi, Treille, Eric. 2019. Les primaires ouvertes. Un nouveau standard international ? Lille :  Presses du septentrion.

Lefebvre, Rémi. 2020.  Les primaires : de l’engouement au désenchantement ? Paris : La documentation Française.

Lefebvre, Rémi. 2022. « Les primaires : entre désillusion et expérimentation », La Vie des idées, 12 avril.

Sandri, Giulia, Seddone, Antonella. 2017. Party Primaries in Comparative Perspective, Londres : Routledge.

Treille, Eric., 2017. « La démocratie partisane à l’épreuve des primaires », Pouvoirs,163, 4 : 97-111.

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