Définition de l'entrée

Les rapports sociaux de race ou d’ethnicité sont des constructions socio-historiques qui infériorisent certains individus sur la base d’une appartenance supposée à un groupe racial ou ethnique. La race ou l’ethnicité structurent le fonctionnement des politiques de participation faisant des minorités ethno-raciales des publics particulièrement attendus et en même temps disqualifiés.

Pour citer cet article :

Lang, M. (2022). Minorités ethno-raciales. In G. Petit, L. Blondiaux, I. Casillo, J.-M. Fourniau, G. Gourgues, S. Hayat, R. Lefebvre, S. Rui, S. Wojcik, & J. Zetlaoui-Léger (Éds.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart (2ème édition). GIS Démocratie et Participation.
https://www.dicopart.fr/minorites-ethno-raciales-2022

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Les études sur les publics de la participation se sont renouvelées au contact d’une analyse des rapports multiples de domination qui s’entremêlent comme le genre, la classe, l’âge ou encore la race. Les rapports sociaux de race ou d’ethnicité, compris comme des constructions historique et sociale – et non biologiques –, sont des rapports de pouvoir qui altérisent et infériorisent certains groupes sur la base de leur origine réelle ou supposée (processus d’ethnicisation) ou à partir des différences présentées comme héréditaires et essentielles comme la couleur de peau ou des traits culturels désignés comme naturels (processus de racialisation).  On entend par minorités ethno-raciales l’ensemble des individus qui font l’expérience de la stigmatisation et de discriminations du fait de leur appartenance réelle ou supposée à des groupes ethniques ou raciaux.  L’expérience des inégalités ethno-raciales a été étudiée dans plusieurs champs de l’action publique comme le logement ou la justice (Brun et Cosquer 2022). Les politiques de participation, dites de démocratie participative, offrent aussi une entrée pertinente pour approfondir l’étude des inégalités ethno-raciales dans les sociétés contemporaines, tant du côté de l’offre participative que de sa réception. En suivant les différents modes de catégorisation des minorités ethno-raciales dans la participation, on pourra ainsi souligner les évolutions et décalages entre les formes d’auto-catégorisation des groupes concernés et les catégorisations institutionnelles qui euphémisent la question raciale.

La participation : une ressource historique pour les minorités ethno-raciales ?

Les minorités ethno-raciales font l’objet d’une attention particulière de la part des politiques de participation aussi bien dans des contextes où la race est une catégorie politico-administrative légitime (pays anglo-saxons autorisant les statistiques ethniques) comme dans des pays plus réticents à mobiliser officiellement cette donnée (cas de la France par exemple). Relire la généalogie des politiques de participation à l’aune des rapports sociaux de race permet de souligner la place spécifique occupée par ces groupes. Les mouvements sociaux d’émancipation de ces groupes subalternes portent en effet les germes de l’idéal de démocratie participative. Aux États-Unis, dans les années 1960, le mouvement noir mobilise l’idée de démocratie participative au sein de ses organisations jusqu’à que ce mode d’action soit en partie réapproprié par des militant·es blancs (Polletta 2006). Des pratiques d’organisation communautaire - community organizing - se développent également pour structurer la mobilisation des minorités ethno-raciales ségréguées des grandes villes (Talpin 2016). Dans une moindre mesure, les luttes urbaines des années 1970 en France concernent les minorités ethno-raciales issues d’une immigration de travail postcoloniale et résidant dans les quartiers populaires comme c’est le cas de la mobilisation contre un projet de rénovation urbaine à l’Alma-gare (Cossart et Talpin 2015), quartier populaire abritant en partie des travailleurs et travailleuses immigrées. Ces expériences participatives portent en elles des conditions d’empowerment des minorités ethno-raciales et témoignent de l’héritage des mouvements sociaux, notamment ceux portés par les catégories populaires et minorités ethno-raciales, dans les politiques de participation contemporaines.

Catégoriser les minorités ethno-raciales comme publics : entre quartier et nationalité

L’institutionnalisation de la démocratie participative par la mise en place de différents dispositifs transforme la place accordée aux minorités ethno-raciales dans le jeu démocratique.  Ces groupes deviennent moins acteurs et actrices de la participation que sujet·tes ce qui limite les possibilités d’empowerment par l’engagement participatif (sans épuiser toutefois les possibilités d’action collective de leur part). La catégorisation des minorités ethno-raciales dans les dispositifs participatifs se fait selon deux orientations distinctes : l’euphémisation des catégories ethno-raciales derrière la dimension territoriale et l’utilisation des catégories officielles de nationalités.

D’une part, les politiques participatives s’adressent en particulier aux minorités ethno-raciales de classe populaire, concentrées dans des quartiers ségrégués. C’est à partir des découpages territoriaux, et en particulier des échelles du quartier ou de la ville, que se développent les dispositifs participatifs à destination des minorités et ce dans des contextes très différents du point de vue de la prise en compte de la race. Comme le souligne Marie-Hélène Bacqué, on observe dans les cas français et étatsunien des mécanismes similaires. Aux États-Unis, les politiques de participation sont marquées par le développement de dispositifs communautaires – notamment inspirés par les propositions plus radicales de community organizing – comme c’est le cas des Community Development Corportation (CDC). Les politiques urbaines à destination des minorités ethno-raciales (comme War on Poverty ou Community Action Programs) reprennent à leur compte l’appel à la participation si ce n’est des minorités du moins des habitant·es des ghettos. En France, les dispositifs participatifs se font principalement autour du mot d’ordre de la « proximité » et dans un objectif « d’éducation à la citoyenneté des populations » qui sont jugées éloignées de la participation politique légitime (le vote) (Bacqué 2005). Dans le cadre de la politique de la ville, politique publique à destination des quartiers populaires, les minorités ethno-raciales résidant dans ces espaces sont catégorisées via le terme homogénéisant d’« habitants » en accord avec l’idéologie républicaine. De plus, la participation est conçue, dès les premières mesures expérimentales comme les opérations « Habitat et Vie sociale » de 1977 puis la loi d’orientation pour la ville de 1991,  comme un outil devant servir à « retisser le lien social » et permettre « l’intégration » de populations considérées par les pouvoirs publics comme « exclues » de la société française (Tissot 2007). La participation revêt ainsi un objectif de mixité sociale face à la supposée menace communautariste que représenterait l’entre-soi des minorités ethno-raciales, notamment sous la présidence de Nicolas Sarkozy où domine une approche sécuritaire des quartiers populaires. La territorialisation de la participation peut être interprétée à la fois comme un souci de développer une participation de proximité, mais aussi comme une manière de gommer différents enjeux sociaux : les rapports de classe qui sont invisibilisés par le remplacement de la catégorie « ouvriers » par « habitants » ainsi que les rapports sociaux de race en particulier dans les contextes où la race n’est pas une catégorie légitime (Doytcheva 2007). À partir de la fin des années 2000, la catégorie d’empowerment  - comprise comme un ensemble de pratiques visant à favoriser l’émancipation individuelle et collective des subalternes - se diffuse dans les politiques publiques à destination des quartiers populaires dans différents contextes nationaux, conduisant à une redéfinition des modes de catégorisation des minorités ethno-raciales dans la participation. En Espagne, par exemple, où la race est moins taboue qu’en France sans pour autant être une catégorie officielle, des dispositifs participatifs dits « interculturels » ont ainsi vu le jour dans les quartiers populaires à partir de la fin des années 2000. Mobilisant explicitement la catégorie d’empowerment, ils s’adressent aux groupes raciaux résidents dans ces quartiers qu’ils nomment « communautés culturelles ». Leurs effets – notamment émancipateurs - restent cependant limités puisque ces dispositifs contribuent moins à l’inclusion sociale de ces groupes qu’à leur stigmatisation derrière des supposées « valeurs culturelles ». Dans le cas français, cette catégorie rencontre moins d’échos institutionnels malgré son importation par différentes expériences militantes et en particulier un rapport « Ça ne se fera pas sans nous » de Mohamed Mechmache et Marie-Hélène Bacqué remis en 2013 au ministre délégué chargé de la ville, François Lamy (Parti socialiste). L’empowerment s’institutionnalise dans la loi Lamy de 2014 sans conduire à une véritable reconnaissance des minorités ethno-raciales comme publics de la participation. Outre le fait que peu de mesures concrètes du rapport aient été reprises par le gouvernement, l’importation de ce concept dans le contexte français ne se traduit pas par une visibilisation des minorités ethno-raciales mais par le maintien de la catégorie territorialisée des « habitants ». En témoigne le fait que cette réforme des politiques de participation n’a pas intégré de volet spécifique à la lutte contre les discriminations.

Si les politiques de participation ciblent principalement les minorités ethno-raciales de classe populaire en ayant recours à des catégorisations territoriales, certaines instances de concertation mobilisent d’autres catégories, comme celles de nationalité, afin d’inciter à la participation individuelle des groupes raciaux. C’est le cas en France des conseils des résidents étrangers, mis en place à partir des années 2000 par des municipalités souhaitant se positionner en faveur du droit de vote des étranger·es extra-communautaires. Ces dispositifs s’adressent officiellement à tous les individus ne disposant pas de la nationalité française, mais, dans la pratique, Anouk Flamant montre que les organisateur·rices de ces conseils encouragent surtout la participation d’individus appartenant aux minorités ethno-raciales qu’ils et elles considèrent comme problématiques  en termes d’intégration et qui se révèlent dans les faits être les groupes où l’appartenance à la religion musulmane domine (Flamant 2016).

La prise en compte des minorités ethno-raciales comme sujettes par les politiques de participation se révèle ainsi très descendante avec un objectif de « formation à la citoyenneté » et en creux, un constat d’un « défaut » d’investissement dans la vie civique (Palomares et Rabaud 2006). L’engagement de ces groupes dans les dispositifs de concertation est effectivement un enjeu pour l’analyse sociologique afin de dépasser l’idée communément admise d’un manque d’intérêt pour la chose publique. Les décalages entre les catégorisations institutionnelles des minorités ethno-raciales et les modes de catégorisation ordinaires des groupes concernés témoignent finalement des difficultés d’appropriation et d’investissement dans les dispositifs participatifs (Laplanche-Servigne et Sa Vilas Boas 2019).

Comprendre le faible engagement des minorités ethno-raciales dans la participation

Les premiers travaux sociologiques sur les publics de la participation ont souligné, dès les années 2000, la moindre présence des catégories populaires et des minorités ethno-raciales dans les instances de concertation, comme les conseils de quartier, et la surreprésentation des classes moyennes et supérieures, blanches et déjà investies dans le secteur associatif. L’inégale répartition des ressources (économiques, culturelles, militantes) a ainsi été avancée comme raison du faible engagement des groupes dominés dans les espaces de participation. En somme, les dispositifs de participation constitueraient des espaces où se reproduiraient mécaniquement les inégalités qui structurent la société et conduiraient à une surreprésentation des groupes sociaux dominants. La mise au jour de la reproduction de ces inégalités structurelles ne suffit toutefois pas à épuiser le sujet. Les minorités ethno-raciales font partie des publics attendus dans les dispositifs participatifs, en particulier dans les quartiers populaires, et le fonctionnement des instances a des effets propres sur le rapport que ces groupes entretiennent à la participation.

D’autres éléments peuvent ainsi être avancés pour expliquer le faible engagement des minorités ethno-raciales, à commencer par les représentations de ces groupes qu’ont les institutions et agent·es administratifs qui mettent en œuvre les dispositifs participatifs. Celles et ceux qui organisent les dispositifs participatifs portent un regard spécifique sur les individus attendus – ou non – dans les dispositifs participatifs façonnés en partie par les rapports sociaux de race. Dans les quartiers populaires français, ces agent·es ont des représentations différentes des groupes raciaux selon leur appartenance de genre. Les femmes des minorités raciales sont très attendues dans les dispositifs et, de fait, y participent davantage que les hommes. Leur engagement dans la concertation est valorisé par les agent·es administratifs, car il est vu comme une forme d’émancipation, en particulier pour les femmes supposées musulmanes. C’est le cas dans l’enquête menée par Marion Lang sur la participation dans les quartiers populaires marseillais où les femmes, souvent mères de famille, sont régulièrement présentées par les organisateurs et organisatrices, en particulier les travailleurs et travailleuses sociales, comme des « mamans » ce qui porte le risque de limiter leur engagement autour de thématiques liées au soin et de le rendre « inoffensif » (Lang 2021). À l’inverse, les hommes des minorités ethno-raciales sont moins présents dans les instances de participation et moins attendus de la part des organisateurs et organisatrices. Différents travaux ont souligné que les hommes des minorités, en particulier musulmanes, sont présentés de manière dépréciative voire comme des menaces à l’ordre républicain. Les agent·es administratifs, en partie du fait des représentations qu’ils et elles véhiculent, jouent un rôle central dans l’investissement ou non des minorités ethno-raciales dans les instances de concertation et contribuent au faible engagement participatif de ces groupes.

Enfin, l’analyse du fonctionnement concret des dispositifs participatifs souligne l’existence de processus d’ethnicisation ou de racialisation dans la participation. Ces processus sont très présents dans les dispositifs qui mobilisent des catégories raciales comme les conseils de résidents étrangers en France ou les dispositifs participatifs interculturels en Espagne. S’ils sont théoriquement ouverts à tous les individus « étrangers » vivant en France ou se réclamant d’une « communauté culturelle » (cas espagnol), dans la pratique la lecture que font les organisateurs et organisatrices de ces catégories témoigne d’une lecture ethnicisée et/ou racialisée de ces publics. C’est le cas des dispositifs participatifs interculturels étudiés à Barcelone : d’une part, les individus appartenant aux minorités ethno-raciales sont spécifiquement visés par les organisateurs et organisatrices de ces instances et d’autre part, ils le sont en tant que représentant·es d’une communauté  ethnique ou raciale du fait de leur appartenance supposée de la part des agent·es municipaux à ces groupes. D’une manière similaire, dans des dispositifs où l’ethnicité et la race ne sont pas explicitement mises en avant, on retrouve des processus d’ethnicisation ou de racialisation des publics. Dans son article sur les publics de la participation à Marseille, Marion Lang souligne que la mise à l’écart de certains individus des minorités ethno-raciales se fait de manière indirecte, les organisateurs et organisatrices de la participation ne renvoyant pas explicitement les individus à leur supposée appartenance ethnique ou raciale. En revanche, ils et elles peuvent critiquer ou délégitimer les causes portées par les minorités ethno-raciales en les considérant hors du périmètre de la réunion par exemple ou comme ne relevant pas d’un sujet d’intérêt collectif (Lang 2021). Ces processus d’ethnicisation et de racialisation de la participation sont ainsi discrets, mais lourds de conséquences. Ils conduisent à l’arrêt de l’engagement participatif des individus en question qui voient l’absence de prise en compte institutionnelle des sujets qui leur tiennent à cœur.

La mobilisation des rapports sociaux de race et d’ethnicité dans l’analyse de la participation éclaire à nouveau jour le fonctionnement de la démocratie participative. L’ethnicité et la race jouent un rôle dans la construction institutionnelle de l’offre de participation et du côté de la réception par les publics, tant dans des contextes ouverts à la race que dans d’autres, plus fermés. Les minorités ethno-raciales sont attendues dans les dispositifs participatifs et en particulier dans les quartiers populaires où la valeur éducative de la participation est prégnante face à un supposé défaut d’intégration et de citoyenneté de la part de ces populations. Les rapports qu’entretiennent ces groupes ethno-raciaux à la participation ne sont pas univoques, mais diffèrent selon d’autres appartenances comme le genre ou la classe. Ces résultats invitent à approfondir l’étude des rapports multiformes des dominé·es à la participation.

Bibliographie

Bacqué, Marie-Hélène. 2005. « Dispositifs participatifs dans les quartiers populaires, héritage des mouvements sociaux ou néolibéralisme? Empowerment zones aux Etats-Unis et politique de la ville en France ». Dans Gestion de proximité et démocratie participative : une perspective comparative. Sous la direction de Marie-Hélène Bacqué, Henri Rey, et Yves Sintomer, 81‑100. Paris : La Découverte.

Brun, Solène, et Claire Cosquer. 2022. Sociologie de la race. Paris : Armand Colin.

Cossart, Paula, et Julien Talpin. 2015. Lutte urbaine : participation et démocratie d’interpellation à l’Alma-Gare. Vulaines-sur-Seine : Éditions du Croquant.

Doytcheva, Milena. 2007. Une discrimination positive à la française ? Ethnicité et territoire dans les politiques de la ville. Paris : La Découverte.

Flamant, Anouk. 2016. « Donner la parole aux étrangers ? De la création d’une participation politique à l’usage ethnicisé de la catégorie d’« étranger » par les municipalités ». Participations, no 14 : 237‑64.

Lang, Marion. 2021. « Les limites de la participation ou la mise à l’écart des groupes ethniques minorisés. Une enquête à Marseille ». Espaces et sociétés 183 (2) : 83‑98.

Laplanche-Servigne, Soline, et Marie-Hélène Sa Vilas Boas. 2019. « Introduction. Les catégorisations des publics minorisés en questions ». Participations 25 (3) : 5‑31.

Palomares, Élise, et Aude Rabaud. 2006. « Minoritaires et citoyens ? Faites vos preuves ! » L’Homme et la société, no 160‑161 : 135‑60.

Polletta, Francesca. 2006. « How Participatory Democracy Became White: Culture and Organizational Choice ». Mobilization: An International Quarterly 10 (2) : 271‑88.

Talpin, Julien. 2016. Community organizing : de l’émeute à l’alliance des classes populaires aux États-Unis. Paris : Raisons d’agir.

Tissot, Sylvie. 2007. L’État et les quartiers : genèse d’une catégorie de l’action publique. Paris : Le Seuil.

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