Définition de l'entrée

Les associations sont des regroupements volontaires et durables de personnes organisées dans un but commun. Dans le sens le plus communément utilisé, les associations se différencient des entreprises par leurs objets non lucratifs, et des organismes publics par leur autonomie vis-à-vis de la politique étatique.

Pour citer cet article :

Chevallier, T. (2022). Engagement associatif. In G. Petit, L. Blondiaux, I. Casillo, J.-M. Fourniau, G. Gourgues, S. Hayat, R. Lefebvre, S. Rui, S. Wojcik, & J. Zetlaoui-Léger (Éds.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart (2ème édition). GIS Démocratie et Participation.
https://www.dicopart.fr/engagement-associatif-2022

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Pourtant, c’est précisément dans ce double rapport à l’économie et à l’État que leur rôle politique et citoyen est questionné par les sciences sociales – c’est pourquoi on les relie souvent, notamment dans le monde anglosaxon, à l’idée de « tiers secteur ». La notion de participation associative permet justement de rendre ce double rapport problématique en mettant en question les pratiques et formes d’organisation à travers lesquelles des groupements volontaires d’individus cherchent à agir pour le bien commun, et plus précisément pour ce qu’ils se représentent comme étant le bien commun et qui ne serait pas assuré, voire serait empêché par les pouvoirs capitalistes ou étatiques. Les spécificités de la participation par les associations sont donc sa dimension collective (à la différence des formes de participation individuelle, comme le vote), une certaine durabilité et l’intervention au sein d’environnements sociopolitiques et auprès de types d’acteurs de pouvoir différenciés. Les formes de l’action collective entreprise et des engagements individuels qui l’alimentent (formalisées ou informelles, conflictuelles ou non, inscrites dans le temps ou intermittentes, partenaires ou non de l’action publique, bénévoles ou professionnalisées, etc.) varient ensuite selon un certain nombre de facteurs territoriaux, institutionnels, culturels, relationnels et individuels.

Quelle est la contribution des associations à la politique et à la démocratie ? Pour traiter de cette question, on se réfère souvent au De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville (1840). Dans cet ouvrage, les associations et plus généralement la vie civique, c’est-à-dire toutes formes de groupements entre citoyen·nes ordinaires, sont conçues comme des organes essentiels d’une démocratie vivante telle que Tocqueville l’observe aux États-Unis, et même comme des garde-fous prévenant les revirements autoritaires. Face à l’État et aux tendances de centralisation du pouvoir et de domination dont il serait nécessairement porteur, les associations seraient le lieu d’un apprentissage de la citoyenneté et de l’organisation de contre-pouvoirs. À l’époque où il publie son livre, cette thèse va largement à contre-courant de la vision qui domine en France. En effet, l’État républicain s’y est pendant longtemps construit dans une méfiance vis-à-vis des différents types de corps intermédiaires (incluant les syndicats, les partis politiques, les coopératives et les mutuelles, etc.) : dans la droite ligne de la pensée de Jean-Jacques Rousseau, l’intérêt général ne pourrait être représenté qu’au niveau de l’État, et les associations ne seraient ainsi que des représentantes d’intérêts sectoriels et mettraient ainsi en danger le contrat social. Cette conception a d’ailleurs conduit à la mise en place d’un certain nombre de dispositifs visant d’abord à les interdire et réprimer (loi Le Chapelier de 1791) puis à faire obstacle à leur développement. Malgré ces obstacles, des formes d’associationnisme émergent tout au long du XIXe siècle, dans les territoires paysans comme dans les villes accueillant l’industrialisation et la formation du mouvement ouvrier. Après la libéralisation des syndicats et des partis politiques, la loi de 1901 reconnaît la liberté des citoyen·nes de se regrouper en associations tout en posant un cadre réglementaire – en distinguant notamment les entités déclarées auprès de l’État des associations « de fait ». De plus, cette loi traduit aussi une volonté des élites républicaines de concurrencer l’Église catholique, ses organisations philanthropiques, de charité et d’encadrement, en promouvant la formation d’une société civile laïque. À la différence de pays comme l’Allemagne qui, dès le départ, construisent leurs politiques sociales en coopération avec les œuvres confessionnelles, le développement de l’État en France, et notamment de ses fonctions sociales, se fait d’abord à distance du secteur associatif dont l’ampleur reste faible jusqu’à la seconde guerre mondiale. C’est dans l’après-guerre, et surtout à partir des années 1970 lorsque les formes de l’État social mises en place pendant les Trente glorieuses commencent à être remises en cause, que ce secteur explose à travers la rencontre entre deux mouvements : d’une part, de multiples formes de mobilisation citoyenne (qu’on identifie souvent aux « nouveaux mouvements sociaux »), qui investissent la forme associative ; et, d’autre part, la mise en place par l’État d’un certain nombre de dispositifs contribuant à favoriser la participation des associations et des citoyen·nes ordinaires à l’action publique, parmi lesquels on doit compter les premières lois de décentralisation dans les années 1980, les modalités de financement public, et l’essor des principes du nouveau management public (Barthélémy, 2000). Depuis lors, la recherche en sociologie, en science politique et même en socio-économie s’est intéressée aux manières dont cette promotion institutionnelle de la participation des associations à l’action publique a eu des conséquences sur le rôle politique de ces dernières, c’est-à-dire sur leur capacité à être des espaces de politisation et de mobilisation. En général, les études se distinguent entre des approches internes, qui analysent la place du politique et de la démocratie dans la vie des associations, et des approches externes, qui se focalisent sur les relations entretenues par les associations avec les acteurs de leur environnement et leurs bailleurs de fonds, et plus spécifiquement en France avec les pouvoirs publics. Un des enjeux majeurs, à la fois scientifique et politique, reste de mieux relier les deux types d’approche pour comprendre comment les formes de la participation associative sont influencées ou influent elles-mêmes sur les pouvoirs en place (Hamidi, 2017).

Les associations, des espaces de politisation ou d’« évitement du politique » ?

Un premier ordre de débat existe autour de la thèse tocquevillienne selon laquelle les associations seraient des « écoles de la démocratie » dans lesquelles les citoyen·nes ordinaires apprendraient à « élargir leur cœur » et à penser leur inscription dans une société qui dépasse leur quotidien (Tocqueville, 1840). En sciences sociales, cette affirmation théorique a été mise à l’épreuve d’au moins trois types de méthodologies amenant à des résultats nuancés. D’abord, dans le sillage des travaux Robert Putnam et de l’école dite « néotocquevillienne », des enquêtes quantitatives par questionnaires approfondissent l’intuition de Tocqueville en rendant visibles des liens de corrélation entre intensité de la vie associative et niveau de participation politique (Putnam, 2000). Pour penser ce lien, ces travaux s’appuient sur la notion, largement débattue, de « capital social », qu’il définit par les normes de l’organisation sociale et un certain niveau de confiance, qu’une vie civique et associative intense contribuerait à développer dans le sens d’un « bénéfice mutuel » ou d’une « performance institutionnelle » : aux États-Unis, le déclin de l’engagement associatif et civique, même le moins tourné vers des enjeux politiques (comme les clubs de bowling) expliquerait la baisse de la participation électorale. Ces travaux ont largement été remis en cause pour leurs apories théoriques et leur normativité : est-il vraiment pertinent de chercher à quantifier les formes de la confiance sociale ? Les sens de la performance institutionnelle et du bénéfice mutuel ne sont-ils pas différents selon les intérêts des groupes sociaux en présence ? Derrière le langage néotocquevillien, ce sont en fait les fondements d’une démocratie représentative élitiste qui sont implicitement confirmées.

Un autre ensemble de travaux, notamment français, s’appuyant sur des entretiens biographiques, s’intéressent aux trajectoires individuelles d’engagement associatif et aux manières dont ce dernier conduit les personnes à s’engager dans la politique ou plus généralement à « se politiser » (pour un état de l’art, voir : Hamidi, 2010). Influencés par la sociologie de Pierre Bourdieu et par l’interactionnisme symbolique, ces travaux ont une vocation critique en montrant comment les inégalités sociales se reproduisent dans les différentes formes de participation sociale. En s’appuyant sur l’interactionnisme symbolique, les approches en termes de carrières militantes sont venues à la fois enrichir et nuancer cette perspective en mettant l’accent sur les séquences d’engagement et de désengagement et sur les processus de reconversion des ressources constituées dans l’associatif dans le champ politique ou dans la sphère professionnelle. Reste que, dans ces approches, la politisation est le plus souvent envisagée d’un point de vue légitimiste, comme processus d’acquisition d’une compétence et d’un intérêt vis-à-vis des affaires électorales et institutionnelles, alors même que les multiples formes de distance à la politique spécialisée peuvent également être conçues comme des résistances : dans quelle mesure les associations sont-elles susceptibles de nourrir des politisations critiques, sinon subversives ?

Pour rendre compte de cette dimension infrapolitique de la participation associative, un dernier ensemble de travaux, marqués par les perspectives pragmatiques, s’appuient sur des enquêtes de terrain, sur l’observation participante voire sur l’immersion ethnographique sur le long terme afin de se placer au plus proche du sens (souvent implicite) que les collectifs et les personnes donnent à leurs pratiques, notamment les publics les plus précaires ou résidant dans les quartiers populaires. Ainsi, ces études ne se demandent pas, ou pas seulement, si les associations sont des lieux où l’on parle des élections, des partis, de l’action publique, mais aussi où l’on parle des problèmes sociaux, où l’on monte en généralité et où l’on dénonce des responsables (Hamidi, 2010). De même, la professionnalisation des associations conduit à des formes de division du travail et de leadership qui entrent en tension avec l’idée d’un fonctionnement démocratique. Depuis l’enquête pionnière de Nina Eliasoph (1998), on remarque que les associations sont souvent le lieu d’un « évitement du politique », où la convivialité devient une norme qui conduit à l’évaporation des discours et discussions sur les troubles vécus et leur prise en charge dans des arènes publiques. D’autres enquêtes mettent pourtant l’accent sur les pratiques et processus de résistance qui se nourrissent à travers cette mise à distance du politique et de la politique spécialisée, notamment dans la dimension de care, et à la fois dans les échanges entre groupes sociaux différenciés et dans les dynamiques d’entre-soi non-mixte (Carrel, 2017). Une partie de ces travaux parlent cependant trop souvent de dépolitisation en occultant dans quelle mesure l’évitement du politique est justement promu par les pouvoirs publics auprès des associations à travers différents dispositifs de politique publique.

Les associations face aux partenariats : faire avec (ou contre) les pouvoirs

En sciences sociales, la question de l’influence exercée par le champ du pouvoir sur les acteurs de la vie civique et notamment les associations est déjà ancienne et a pu être traitée à travers différents angles tels que la canalisation des mouvements sociaux ou encore le clientélisme. Pourtant, elle a connu un fort regain d’intérêt à partir des années 1980, lorsque les pouvoirs publics tendent, et pas seulement en France, à faire massivement appel au concours des associations pour conduire l’action publique, notamment dirigée vers les publics les plus en difficulté. L’essor de mécanismes tels que le financement par la subvention publique et le partenariat alimente un processus de professionnalisation qui bouleverse la vie associative et les représentations qui la soutiennent (Hély, 2009). La généralisation des politiques d’austérité budgétaire, mais aussi des principes du nouveau management public tels que la mise en concurrence, la contractualisation et l’évaluation, et d’instruments tels que l’appel à projets et les normes comptables, mettent les associations en situation de dépendance et d’instrumentalisation. Nombreux sont les champs disciplinaires à avoir pris pour objet, à chaque fois selon leurs propres angles, ces phénomènes et leurs effets politiques : sociologie du monde associatif, sociologie des mouvements sociaux, études urbaines, sciences de l’éducation et du travail social, etc., montrent toutes à leur manière, avec leurs méthodologies, comment la participation associative se « dépolitise ». Par ce dernier terme, largement utilisé, les travaux désignent en fait un processus de déconflictualisation : pour garder leurs financements et ne pas se voir poser des obstacles à leur action, elles sont incitées à rester à distance vis-à-vis de toute forme de postures critiques. Si ce phénomène apparaît aujourd’hui comme difficilement réfutable et est d’ailleurs dénoncé par une part importante du monde associatif lui-même (voir notamment les travaux du Collectif des associations citoyennes ), certains de ses aspects restent à approfondir. Parmi les travaux les plus récents, certains prennent le parti d’allier méthodes qualitatives et quantitatives et approches ethnographique, dispositionnelle et budgétaire afin d’étudier la manière dont les dimensions de financement, de relation et de socialisation s’articulent pour donner jour à différents styles d’action civique et de rapport au politique (Talpin, 2022 ; Chevallier, 2022). Par le biais des instruments et dispositifs managériaux, la domestication de la participation associative tend à passer moins par des logiques partisanes et de clientélisme que par ce que Michel Foucault a nommé une gouvernementalité, par une auto-contrainte, voire par une certaine aliénation dont il faudrait saisir les continuités jusque dans la vie interne et quotidienne des collectifs associatifs. Mais il s’agit alors aussi de comprendre comment, dans une telle dynamique d’instrumentalisation dépersonnalisée et internalisée, certaines associations continuent de résister et de contester. En alliant sociologie critique et sociologie de la critique, les travaux contemporains sont de plus en plus enclins à nuancer la domination partenariale en montrant que les acteurs associatifs ont toujours certaines marges et font parfois évoluer l’action publique, par exemple dans le cadre de projets urbains (Nez, 2012). Mais un enjeu central reste maintenant de ne pas tordre le bâton dans l’autre sens, en restituant la portée réelle (et qui s’avère souvent limitée) des résistances associatives aux processus hégémoniques conduits par l’État et le marché (Chevallier, 2020). Ce faisant, on verrait peut-être que, même si le monde associatif est encore un espace propice à l’innovation sociale et au débat démocratique, il serait aussi en passe de devenir un sous-service public dans le cadre de l’État néolibéral en formation.

Bibliographie

Barthélémy, Martine. 2000. Associations, un nouvel âge de la participation. Paris: Les Presses de Sciences Po.

Carrel, Marion. 2017. « Pouvoirs d’agir dans les quartiers populaires: pour une sociologie de la citoyenneté au croisement de l’ordinaire, du mouvement social et des institutions ». Mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Paris.

Chevallier, Thomas. 2020. « Résister à la politique. Participation associative et rapport au politique dans les quartiers populaires en France et en Allemagne ». Thèse de science politique, Lille: Université de Lille.

———. 2022 (à paraître). « Financements publics et limitation de l’autonomie des associations dans les quartiers populaires. Une démarche exploratoire par ethnographie budgétaire auprès de deux associations à Lille ». Sociologie, 4.

Eliasoph, Nina. 1998. Avoiding Politics: How Americans Produce Apathy in Everyday Life. Cambridge, UK ; New York, USA: Cambridge University Press.

Hamidi, Camille. 2010. La société civile dans les cités : Engagement associatif et politisation dans des associations de quartier. Paris: Economica.

———. 2017. « Chapitre 13 - Associations, politisation et action publique ». In Sociologie plurielle des comportements politiques, édité par Camille Hamidi, Olivier Fillieule, Florence Haegel, et Vincent Tiberj, 347‑70. Presses de Sciences Po.

Hély, Matthieu. 2009. Les métamorphoses du monde associatif. PUF.

Nez, Héloïse. 2012. « De l’expertise associative à la constitution d’un contre-pouvoir. Action collective et concertation à Paris Rive Gauche ». Espaces et societes n° 151 (3): 139‑54.

Putnam, Robert D. 2000. Bowling alone: the collapse and revival of American community. New York: Simon & Schuster.

Talpin, Julien. 2022. « Politisations ordinaires, démobilisations minoritaires. Contribution à une ethnographie du rapport des classes populaires au politique (Roubaix, 1962-2020) ». Habilitation à diriger des recherches (mémoire original), Paris: Université Paris I.

Tocqueville, Alexis de. 1840. De la démocratie en Amérique. 2 vol. Paris: C. Gosselin.

 

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