Définition de l'entrée

La majorité des perspectives théoriques visant à appréhender les dimensions affectives des conduites sociales, s’entendent sur la nécessité d’une définition multi composante de l’émotion qui inclue une réaction physiologique et motrice, un processus cognitif, une perception subjective en rapport avec des normes sociales, ainsi qu’une tendance à l’action.

Pour citer cet article :

Traïni, C. (2022). Émotions. In G. Petit, L. Blondiaux, I. Casillo, J.-M. Fourniau, G. Gourgues, S. Hayat, R. Lefebvre, S. Rui, S. Wojcik, & J. Zetlaoui-Léger (Éds.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart (2ème édition). GIS Démocratie et Participation.
https://www.dicopart.fr/emotions-2022

Citer

Cette définition minimale recouvre pourtant une multitude d’approches relevant de diverses disciplines scientifiques et donnant lieu à d’innombrables fluctuations terminologiques. L’une des principales difficultés dans ce domaine d’études résulte, en effet, de la grande variabilité des termes, des distinctions et des typologies subséquentes auxquelles les auteur·es peuvent se référer : « émotions », « affects », « passions », « sentiments », « humeurs », « sensibilités »… En outre, si du côté d’une psychologie proche de l’éthologie certains se sont employés à identifier six émotions supposées universelles (« tristesse », « joie », « colère », « peur », « dégoût », « surprise »), les apports de l’histoire et de l’anthropologie comparative ont plutôt plaidé pour des analyses fines de la variabilité des normes affectives en fonction des époques, des contextes culturels et des situations. Ces deux dernières décennies, en dépit de ces difficultés, des disciplines initialement peu prédisposées à se saisir de ces phénomènes, telles que l’économie, la science politique, ou bien encore la sociologie des professions, ont été marquées par le développement de travaux plus attentifs aux émotions. En ce qui concerne la science politique, cette attention croissante accordée aux dimensions affectives a permis de dépasser les limites des approches exclusivement focalisées sur la confrontation des intérêts, des calculs stratégiques, de l’inégale distribution des ressources et des pouvoirs, ou bien encore des processus d’ordre organisationnel. Loin de pouvoir inventorier ici les apports successifs de ces nombreux travaux, nous nous limiterons à relever en quoi les perspectives ouvertes par la réhabilitation scientifique des émotions recoupent les enjeux de participation, de démocratie et de citoyenneté.

Émotions, inclusion et exclusion

En tout premier lieu, les modalités selon lesquelles les émotions peuvent être (ou non) exprimées au sein des arènes participatives éclairent grandement les conditions qui président à l’implication et à l’inclusion du public. À ce propos, plusieurs travaux ont démontré dans quelle mesure la possibilité d’exprimer des émotions en rapport avec des expériences personnelles favorisait la pleine participation des populations habituellement marginalisées en raison de leur origine sociale, de leur genre ou de leur âge (Carrel, 2013 ; Tawa-Lama, 2015 ; Young, 2000). En outre, la perspective comparative a révélé que l’expression de paroles affligées ou enthousiastes constitue parfois l’une des conventions attendues pour pouvoir prendre part à des conseils de quartiers, par exemple, à Los Angeles ou à Téhéran (Berger, 2012 ; Saeidnia, 2018). A contrario, le fait d’exprimer des émotions jugées déplacées ou inconvenantes, par leur nature ou leur intensité, peut rapidement disqualifier la parole de ceux et celles qui apparaîtront comme des importun·es ou des troublions reconduits aux marges de l’espace délibératif (Talpin, 2006 ; Berger et Charles, 2014). Autant dire que l’observateur·rice se doit d’être attentif, non seulement à l’occurrence des émotions, mais plus encore aux normes, plus ou moins explicites, qui contribuent à (dis)qualifier telle ou telle autre manière de prendre part aux discussions visant le bien commun.

 

Normes affectives, travail émotionnel et professionnalisation

Loin de constituer une approche exclusivement psychologique, l’attention accordée aux états affectifs des individus engagés dans des arènes participatives gagne donc à s’appuyer sur la notion de formalisation des émotions. Par-là, il faut entendre que l’expression des émotions est soumise au respect de règles qui dessinent un accord — certes plus ou moins bien partagé parmi les participant·es — sur ce qui apparaît convenable dans les circonstances observées. La sociologie des professions, pour sa part, à la suite d’Arlie H. Hochschild (2003), a déjà ouvert un large chantier consistant à analyser l’apprentissage et le « travail émotionnel » à travers lequel les spécialistes d’un secteur professionnel s’efforcent de se conformer aux « règles de sentiment » propres à leur métier. Dans la perspective goffmannienne préconisée par la sociologue américaine, la gestion de ses propres émotions, ainsi que de celles d’autrui, doit être appréhendée comme une compétence professionnelle à part entière. Une telle perspective peut être aisément transposée aux protagonistes des politiques participatives afin d’examiner dans quelle mesure l’animation, ou la contribution occasionnelle à des scènes participatives, impliquent l’acquisition de savoir-faire spécifiques consistant à exprimer des émotions tout en s’efforçant de peser sur celles d’autrui. Dans une telle optique, il paraît pertinent de distinguer la spontanéité tâtonnante des amateur·es et la virtuosité organisée des ingénieur·es de la participation. Les descriptions empiriques, en effet, donnent souvent à voir le déploiement de techniques apprêtées, voire des dispositifs de sensibilisation, visant à impliquer affectivement les citoyen·nes, autrement dit à récuser l’indifférence fatale à toute participation. Bien plus encore, on remarque le plus souvent que les émotions sollicitées auprès du public — les craintes, l’exaspération, l’indignation, la tristesse, la joie, l’enthousiasme — ont pour vocation d’être sélectionnées, retranscrites et dénommées, par des expert·es de la participation qui peuvent se présenter sous les traits, par exemple, de l’urbaniste encadrant les ateliers dédiés au « diagnostic sensible du paysage » (Feildel et Le Jeloux, 2018) ou bien encore du commissaire-enquêteur rédigeant le rapport final d’une enquête publique (Déchezelles, 2018). Autant dire que la maîtrise de la mise à l’épreuve collective des émotions peut être envisagée comme l’une des composantes des expertises qui permettent aujourd’hui de s’imposer au sein des espaces de socialisation professionnelle de la participation. On remarquera d’ailleurs, à ce propos, l’arrivée récente de nouveaux profils de consultant·es se réclamant de l’intelligence collective, du développement personnel ou de l’Art of Hosting, qui proposent des méthodes et outils explicitement centrés sur l’écoute et le partage des émotions comme principal moteur de la participation.

Par ailleurs, il importe de souligner que les normes affectives qui orientent les actions, loin d’être irrémédiablement confinées dans le secret des cœurs, se donnent parfois à lire à travers l’agencement des espaces et des équipements qui caractérisent le design participatif mis en œuvre. Ainsi, si les découpages spatiaux et les scénographies qui s’organisent autour de la figure d’un cercle suggérant l’égalité parfaite des participant·es favorisent l’expression de paroles affectées, d’autres agencements en appellent à une gravité solennelle qui interdit l’expression d’émotions peu ajustées à la prise de rôle attendue par l’institution. Ainsi, la dramaturgie que l’institution judiciaire a inscrite jusque dans le façonnage fonctionnel et esthétique de ses bâtiments peut-elle déterminer la tonalité de l’épreuve affective que constitue la participation des citoyen·nes à un jury populaire (Gissinger, 2018). Dans une telle perspective, on comprend bien à quel point l’observateur·rice se doit d’être attentif à l’importance que les émotions de basse intensité revêtent dans le cadre des procédures de la participation. En d’autres termes, l’étude des émotions en matière politique conduit à se défaire d’une tendance ordinaire à imaginer que les états affectifs significatifs devraient nécessairement être très bruyants, intenses, le plus souvent négatifs (exaspération, colère, effroi, désarroi…), et liés à des séquences de tumultes ou de catastrophes. Dans le sillage de la sociologie historique de Norbert Élias, l’attention à la formalisation des émotions incite bien plutôt à saisir le rôle crucial d’émotions relativement retenues, peu impulsives, bien plus furtives que démonstratives.

 

Asymétries de pouvoir, débordements et conflictualisation

À rebours du défoulement cathartique, l’expression des émotions au sein des arènes de la participation dépend donc étroitement du respect de règles dictant un travail émotionnel. Dans la plupart des cas, l’inégale maîtrise des règles en vigueur reflète les disparités sociales et les statuts socio-professionnels qui caractérisent le monde social. Par-là même, il n’est pas étonnant d’observer que les plus habiles en matière de modulation des émotions appartiennent généralement aux catégories sociales les plus favorisées : magistrat·es, commissaires-enquêteurs, notables et élu·es, urbanistes expérimentés, etc… Ces protagonistes, en effet, se distinguent souvent par leur capacité à pouvoir exprimer des émotions parfois très ostensibles — à l’instar de l’indignation et de la colère froide manifestées par le jury très peu populaire du jan sunwain en Inde (Tawa Lama-Rewal, 2018) — sans pour autant risquer de se voir disqualifiés. La maîtrise du travail émotionnel consiste ici à saisir à quel moment les états affectifs doivent être contenus, ou pourquoi pas, parfois, exacerbés, afin de peser au mieux sur l’évolution de la situation. De fait, ce sont bien des asymétries de pouvoir dont bénéficient certains notables qui, la plupart du temps, détiennent la capacité de pouvoir moduler de manière efficiente leurs émotions tout en faisant valoir le caractère (in)approprié des émotions manifestées par autrui.

Pour autant, l’expression des émotions ne donne pas seulement à voir la reproduction de structures de domination. Il n’est pas rare, en effet, que les émotions effectivement suscitées par les dispositifs participatifs diffèrent grandement de celles qui sont attendues et sollicitées. De vives interpellations, des montées en tension, des débordements, sont souvent le prélude à une conflictualisation de l’arène de la participation (Barbier, 2005). Ce qui devait apparaître comme un simple débat technique, une concertation en quête d’un consensus, révèle alors l’existence de clivages séparant des groupes en conflit ou déchaîne une critique d’un pouvoir accusé d’user d’un simulacre de consultation. L’expression tonitruante de la colère, l’indignation pointant le cynisme et le mépris du pouvoir, l’ironie face à ses prétentions de neutraliser les oppositions (Barbier, Bedu et Buclet, 2009), peuvent constituer alors autant de voies utiles pour ouvrir « un débat sur le débat » (Fourniau, 2007).

 

Portée heuristique des émotions et précautions méthodologiques

Prendre au sérieux les composantes affectives des politiques participatives ne revient pas à ériger les émotions au rang de variable explicative omnisciente et suffisante en soi. À vrai dire, il ne peut être question que de revenir sur des questions souvent anciennes de ce domaine d’études à partir de données empiriques jusqu’alors tenues pour marginales. L’attention accordée aux émotions et aux affects présente surtout le mérite de favoriser des descriptions empiriques plus denses, fidèles au réel, ne se limitant pas exclusivement aux aspects discursifs des interactions observées. Inscrire au mieux l’analyse des émotions dans des approches contextualisées revient d’ailleurs le plus souvent à tirer parti des apports de l’enquête ethnographique et de la méthode comparative (Déchezelles et Traïni, 2018).

Par ailleurs, il importe de ne pas négliger les difficultés inhérentes aux terminologies très fluctuantes dès lors qu’il s’agit de distinguer différentes formes d’états affectifs. Quels que soient les termes retenus par tel auteur·e ou discipline, il importe a minima de ne pas confondre, d’une part les états affectifs exprimés, d’autre part les états affectifs éprouvés. Inférer directement les seconds des premiers constitue, bien évidemment, une erreur qui relève de la surinterprétation (Mariot, 2001) et qui oblitère le fait que l’étude de ces deux domaines de phénomènes requiert des formes de connaissance sociologique bien distinctes. L’observation des états affectifs exprimés, d’une part, exige une perspective compréhensive de type sémiologique visant à rendre compte de l’intercompréhension et des interactions qui lient les acteur·rices étudiés. D’autre part, l’analyse des états affectifs éprouvés relève d’un paradigme indiciaire nécessitant de bien plus grandes prises de risque interprétatives (Ginzburg, 1989). Tenter de restituer les sentiments et les sensibilités des acteur·rices, en effet, commande le recoupement de traces et d’indices perçus, parfois de manière très indirecte, à travers des données souvent disparates : entretiens, récits de vie ou autobiographies, observation participante, comparaison des cas dans le temps et dans l’espace, indicateurs statistiques révélant des propriétés sociales distinctives, etc… Cette approche complémentaire, plus attentive aux données biographiques, constitue un outil indispensable à un autre domaine d’études : l’analyse des rapports entre, d’une part l’engagement dans des conduites politiques, et d’autre part les sensibilités que les individus doivent à leurs expériences sociales successives.

Bibliographie

Barbier, Rémi. Bedu, Clémence. Buclet Nicolas. 2009. « Portée et limites du dispositif “jury citoyen” ». Politix vol. 86/2 :189-207. DOI : 10.3917/pox.086.0189. URL : https://www.cairn.info/revue-politix-2009-2-page-189.htm

Barbier, Rémi. 2005. « Quand le public prend ses distances avec la participation. Topiques de l'ironie ordinaire ». Natures Sciences Sociétés n°13 (3) : 258-265. URL : https://www.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2005-3-page-258.htm

Berger, Mathieu. 2012. « La démocratie urbaine au prisme de la communauté. Effervescence, emphase et répétition dans la vie civique à Los Angeles ». Participations n° 4 (3) : 49-77. DOI : 10.3917/parti.004.0049. URL : https://www.cairn.info/revue-participations-2012-3-page-49.htm

Berger, Mathieu. Charles, Julien. 2014. « Persona non grata. Au seuil de la participation », Participations, 5 (2) : 5-36. DOI : 10.3917/parti.009.0005. URL : https://www.cairn.info/revue-participations-2014-2-page-5.htm

Carrel, Marion. 2013. Faire parler les habitants. Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires. Lyon : ENS Editions.

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Fourniau, Jean-Michel. 2007. « L'expérience démocratique des “citoyens en tant que riverains” dans les conflits d'aménagement ». Revue européenne des sciences sociales, XLV (1) : 149-179. DOI : 10.4000/ress.95. URL : https://www.cairn.info/revue-europeenne-des-sciences-sociales-2007-1-page-149.htm

Gissinger Célia. 2018. « L’instruction des émotions. Le jury populaire dans l’institution judicaire ». Dans La démocratie des émotions. Dispositifs participatifs et gouvernabilité des affects. Sous la direction de Loïc Blondiaux et Christophe Traïni, 119-144. Paris : Presses de Sciences Po.

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Mariot, Nicolas. 2001. « Les formes élémentaires de l’effervescence collective, ou l’état d’esprit prêté aux foules ». Revue française de science politique 51 (5) : 707-738. DOI : 10.3917/rfsp.515.0707. URL : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2001-5-page-707.htm

Saeidnia, Sahar Aurore. 2018. « Entre mise en scène des émotions et évitement du conflit. Une approche ethnographique des normes affectives dans les conseils de quartier de Téhéran ». Revue internationale de politique comparée 25 (3-4) : 27-48. DOI : 10.3917/ripc.253.0027. URL : https://www.cairn.info/revue-internationale-de-politique-comparee-2018-3-page-27.htm

Talpin, Julien. 2006. « Jouer les bons citoyens Les effets contrastés de l'engagement au sein de dispositifs participatifs ». Politix 75 (3) : 11-31. DOI : 10.3917/pox.075.0011. URL : https://www.cairn.info/revue-politix-2006-3-page-11.htm

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Young, Iris Marion. 2000. Inclusion and Democracy, New York: Oxford University Press.

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