Définition de l'entrée

La « démocratie radicale » se réfère à un ensemble de productions philosophiques dont l’ambition est d’approfondir la dimension participative et conflictuelle de la démocratie, sans perdre de vue la protection des libertés fondamentales. Des expériences historiques concrètes telles que la démocratie directe (dans l’Athènes antique), la démocratie des conseils (dans la Russie de 1917) ou encore la démocratie des places (en Espagne en 2011) constituent les principales sources des théories de la démocratie radicale.

Pour citer cet article :

Cervera-Marzal, M. (2022). Démocratie radicale. In G. Petit, L. Blondiaux, I. Casillo, J.-M. Fourniau, G. Gourgues, S. Hayat, R. Lefebvre, S. Rui, S. Wojcik, & J. Zetlaoui-Léger (Éds.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart (2ème édition). GIS Démocratie et Participation.
https://www.dicopart.fr/democratie-radicale-2022

Citer

La « démocratie participative », comme la « démocratie représentative », désignent à la fois une réalité institutionnelle et un corpus théorique (qui se donne pour tâche d’analyser les principes au fondement de cette réalité institutionnelle). La « démocratie radicale », en revanche, se limite au second versant, celui théorique. Elle se réfère à un ensemble de productions philosophiques dont l’ambition est d’approfondir la dimension participative et conflictuelle de la démocratie, sans perdre de vue la protection des libertés fondamentales (Chambers, 2004). Des expériences historiques concrètes telles que la démocratie directe (dans l’Athènes antique), la démocratie des conseils (dans la Russie de 1917) ou encore la démocratie des places (en Espagne en 2011) constituent les principales sources des théories de la démocratie radicale.

 

Démocratie et radicalité, une association contre-nature ?

Un concept composite sans définition convaincante

Depuis les années 2000, au sein du monde académique, le lexique de la radicalité fait l’objet d’une certaine frénésie. L’engouement pour le « radical », les « radicalismes » et la « radicalisation » se prévaut de l’étude de trois phénomènes : les succès électoraux de forces dites « populistes », la résurgence du terrorisme islamiste et les évolutions du répertoire contestataire (black block, cortège de tête, zones à défendre, sabotage, émeutes urbaines). La fortune de cette notion appelle deux mises en garde. Premièrement, ces travaux ont tendance à amalgamer des phénomènes qui n’ont pas grand-chose en commun. Quel rapport entre un zadiste et un apprenti-terroriste parti se former en Syrie ? Quel rapport entre un député du Rassemblement national et un autre de la Nouvelle union populaire, écologique et sociale (NUPES) ? Deuxièmement, les spécialistes de la « radicalité » peinent à fournir une définition convaincante de leur objet.

Les sources intellectuelles de la « démocratie radicale » et leurs circulations

Une façon de contourner ces difficultés consiste à arrimer la radicalité à un autre concept mieux balisé – en l’occurrence le concept de « démocratie » – plutôt qu’à étudier la radicalité en soi. C’est une voie empruntée par la théorie politique contemporaine. Mais associer « démocratie » à l’adjectif « radicale » ne fait pas consensus. Ainsi, Pierre Manent conclut son ouvrage sur Tocqueville par cet appel à la tempérance : « Pour aimer bien la démocratie, il faut l’aimer modérément » (Manent, 1982 : 181). Dans un registre voisin, Marcel Gauchet ajoute : « La philosophie de la démocratie et l’imaginaire de la radicalité subversive font mauvais ménage en dernier ressort. L’incohérence a fini par me sauter aux yeux. […] Je ne partage pas, en effet, cette foi dans l’effervescence créatrice des marges. Je ne parviens pas à voir dans cette radicalité irresponsable autre chose qu’une corruption de la démocratie » (Gauchet, 2003 : 160).
Au sein de la théorie politique francophone, une constellation se dégage qui n’hésite pas à associer la démocratie à la « révolution » (Castoriadis, 1978), au « dissensus » (Rancière, 1995) et à « l’insurrection » (Balibar, 1992), ni à la qualifier de « sauvage » (Lefort, 1986), d’« insurgeante » (Abensour, 1997) et de « radicale » (Mouffe, avec Laclau, 1985). Ces six philosophes partagent des éléments biographiques : ils sont issus d’une même génération (venue au monde entre 1922 et 1943), sont francophones et ils opèrent entre eux des renvois bibliographiques fréquents et font preuve d’affinités intellectuelles. Deux éléments relient les membres de cette constellation radicale-démocratique. D’abord, leur attachement à l’idéal démocratique ; cela les distingue des penseurs critiques qui ne voient dans la démocratie que le masque du « capitalo-parlementarisme » (Badiou, 1992 : 238) et de la « violence systémique » (Zizek, 2012 : 20). Ensuite, leur insatisfaction à l’égard des régimes démocratiques réellement existants ; dont ces auteurs dénoncent les tendances oligarchiques et autoritaires. Ces philosophes ont été marqués par le marxisme, qu’ils ont par la suite reformulé dans une grammaire de la démocratie radicale, en substituant par exemple la notion de « citoyenneté » à celle de « prolétariat ».
Ce versant minoritaire de la théorie politique française suscite aussi un intérêt croissant, depuis une quinzaine d’années, au sein de la communauté académique anglo-saxonne (Deranty et al., 2007 ; Breaugh et al., 2015). La question de la démocratie, entendue comme forme de société ouverte au conflit, occupe un rôle central dans la réflexion des six philosophes susmentionnés. De même pour la question de la politique, pensée dans une tension entre domination et émancipation. L’enjeu est d’éviter le double écueil symétrique du fatalisme, qui rabat la politique sur la seule violence, et de l’irénisme, qui se figure un ordre social échappant aux conflits. Ces théories de la démocratie radicale ont par ailleurs contribué au décloisonnement des frontières disciplinaires en mobilisant les ressources de l’anthropologie, de l’histoire, de la sociologie, de l’architecture, de la littérature et même de la psychanalyse. Cette philosophie fait le choix de s’enfoncer dans la non-philosophie afin de se laisser surprendre, déstabiliser et nourrir par elle.

 

Un espace de controverses

Reconstituer une constellation philosophique qui ne se revendique pas explicitement comme telle suppose de partir des affinités qui relient ces penseurs. Leurs conceptions de la démocratie participent d’une même aventure intellectuelle. Ceci dit, il faut aussi veiller à ne pas gommer l’hétérogénéité de ce courant, car sa fécondité tient en partie à la discordance des voix qui le composent. Par exemple, le rapport à Marx, à l’utopie, à l’ontologie fait l’objet d’appréciations différenciées. Tandis que Mouffe se situe explicitement dans une perspective post-marxiste, Balibar continue à s’inspirer de l’auteur du Capital pour mieux questionner la glaciation théorique opérée par les disciples de Marx. Alors que l’utopie est perçue comme une chimère par Rancière, Abensour en dévoile les potentialités émancipatrices. Castoriadis examine les fondements ontologiques du projet démocratique ; tâche à laquelle Lefort se refuse, puisqu’à ses yeux le propre de la démocratie est d’admettre l’absence de fondements derniers.
Un des principaux litiges qui agitent les théories de la démocratie radicale sépare ceux qui pensent la démocratie contre l’Etat (Castoriadis, Abensour, Rancière) de ceux qui tentent d’articuler ces deux entités (Mouffe, Lefort et Balibar). Tandis que les premiers considèrent les Etats de droit comme des pseudo-démocraties, les seconds y voient des démocraties inachevées. Tandis que les premiers maintiennent un cap révolutionnaire, les seconds mettent l’accent sur l’émancipation déjà à l’œuvre dans la société actuelle. On peut envisager ce clivage comme le fruit de désaccords sur ce qu’il faut entendre par démocratie. On peut aussi y voir le symptôme du caractère irrémédiablement clivé et insaisissable de la démocratie. La racine de la démocratie serait alors de ne pas en avoir (Hayat, 2020), et ses théoriciens seraient condamnés à buter sur une définition fuyante, et à débattre des termes mêmes du débat.
Les théories de la « démocratie radicale » ont un point commun avec celles de la « démocratie participative » et de la « démocratie délibérative ». Toutes trois partent du constat d’une « crise de la représentation », d’où découle le projet de fonder la démocratie autour d’un principe alternatif à la représentation : la délibération, la participation ou la radicalité. On pourrait objecter à ces trois paradigmes que le véritable enjeu n’est pas de fonder la démocratie sur un autre principe mais de penser la démocratie autrement qu’en termes de principe ; c’est-à-dire de rompre avec l’idée que la démocratie reposerait nécessairement sur un fondement que le philosophe aurait pour tâche d’identifier.
Il s’agit alors, selon l’invitation de Claude Lefort, d’accepter la « dissolution des repères de la certitude » (Lefort, 1986 : 23). Une forme de radicalité au carré, ou de radicalité ontologique plutôt que politique, qui irait jusqu’à sacrifier l’idée même de radicalité afin de laisser la démocratie suspendue au-dessus du vide. Mais alors, comment ne pas succomber à la tentation de recouvrir l’absence de fondement ? Resurgit le spectre du relativisme : la dissolution des repères de la certitude condamne-t-elle à s’orienter selon des choix incommensurables ? La disparition de tout absolu nous fait-elle tomber dans les filets du subjectivisme ? A ces questions, les théoriciens de la démocratie radicale apportent des réponses multiples. Le dossier « Démocratie radicale : retours critiques », dirigé par Martin Deleixhe et Florence Delmotte en 2019 dans le n°75 de la revue Raisons politiques, contient six articles qui font chacun jouer les écarts entre Rancière, Lefort, Castoriadis, Abensour, Balibar et Mouffe.

 

(In)actualité de la radicalité

Les théories de la démocratie radicale ont été élaborées, pour l’essentiel, au cours des années 1980. C’est durant cette décennie que Cornelius Castoriadis publie les trois premiers tomes des Carrefours du labyrinthe. En 1985 est publié l’ouvrage qui fait connaitre les travaux de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, avec pour sous-titre explicite : Vers une démocratie radicale. Claude Lefort publie Essais sur le politique en 1986 et Jacques Rancière Aux bords du politique en 1990. L’époque est au déclin de l’URSS et de l’idée communiste, au reflux des mobilisations contestataires qui avaient rythmé les années post-1968, au recentrage de la social-démocratie, à l’érosion des effectifs syndicaux, au prétendu dépassement du clivage gauche-droite, à la percée des sondeurs, des experts et des communicants. Autant de tendances que Chantal Mouffe qualifie de « post-politiques » et Jacques Rancière de « policières ». Cornelius Castoriadis y voit la « montée de l’insignifiance ». Du côté de la philosophie, la démocratie est associée, au mieux, à la procédure électorale et à la protection constitutionnelle des individus, au pire à l’idée de marché.

C’est en réaction à cette hégémonie libérale qu’il faut comprendre l’émergence des théories de la démocratie radicale. Ces théories tardent cependant à trouver leur public. Elles se diffusent surtout à partir des années 2000, qui voient se constituer un mouvement altermondialiste puissant, et des années 2010, marquées par les occupations de places publiques et les mobilisations anti-austérité. L’actualité sociale et politique confère alors une nouvelle vigueur aux interrogations soulevées par les théoriciens de la démocratie radicale : quelle place accorder aux affects en politique ? Comment garantir un véritable affrontement qui ne bascule pas dans la violence ? Comment articuler les différentes luttes d’émancipation sans que l’une ne prime sur les autres ? Quel sujet politique (le peuple ? les citoyens ? la plèbe ? les sans-part ?) est à même de prendre la relève de la classe ouvrière ? La démocratie désigne-t-elle un régime politique ou une forme de société ? Est-elle un arrangement institutionnel ou un mouvement perpétuel de démocratisation de la démocratie ?

Si la mise à l’agenda de telles questions est plutôt réjouissante, force est de constater que la « démocratie radicale » n’y apporte pas véritablement de réponse consensuelle. Elle est davantage un espace de questionnements et d’étonnement qu’un concept univoque. Ces questionnements trouvent aujourd’hui un prolongement dans les travaux de Sandra Laugier et Albert Ogien (2014) sur le « principe démocratie », d’Etienne Tassin (2003) sur la « cospomopolitique », de Federico Tarragoni (2019) sur le « populisme », d’Antoine Chollet (2011) sur la « démocratie directe » et de Martin Breaugh (2007) sur « l’expérience plébéienne ».

Bibliographie

Abensour, Miguel. 1997. La démocratie contre l’Etat. Paris : Félin.

Badiou, Alain. 1992. Conditions. Paris : Seuil.

Balibar, Etienne. 1992. Les frontières de la démocratie. Paris : La Découverte.

Breaugh, Martin, Holman, Christopher, Magnusson, Rachel, Mazzochi, Paul, Penner, Devin, dir. 2015. Thinking Radical Democracy: The Return to Politics in Postwar France. Toronto: University of Toronto Press.

Breaugh, Martin. 2007. L’expérience plébéienne. Paris : Payot.

Castoriadis, Cornelius. 1978. Les carrefours du labyrinthe. Paris : Seuil.

Chambers, Samuel. 2004. « Giving up (on) rights? The future of rights and the project of radical democracy ». American Journal of Political Science, 48(2): 185-200.

Chollet, Antoine. 2011. Défendre la démocratie directe. Lausanne : Presses universitaires romandes.

Deranty, Jean-Philippe, Petherbridge, Danielle, Rundell, John, Sinnerbrink, Robert, dir. 2007. Recognition, Work, Politics. New Directions in French Critical Theory. Boston: Brill.

Gauchet, Marcel. 2003. La condition historique. Paris : Stock.

Hayat, Samuel. 2020. Démocratie. Paris : Anamosa.

Laclau, Ernesto, Mouffe, Chantal. 1985. Hegemony and Socialist Strategy: Towards a Radical Democratic Politics. Londres : Verso.

Laugier, Sandra et Ogien, Albert. 2014. Le principe démocratie. Paris: La Découverte.

Lefort, Claude. 1986. Essais sur le politique. Paris : Seuil.

Manent, Pierre. 1982. Tocqueville et la nature de la démocratie. Paris : Gallimard.

Rancière, Jacques. 1995. La mésentente. Paris : Galilée.

Tarragoni, Federico. 2019. L’esprit démocratique du populisme. Paris : La Découverte.

Tassun, Etienne. 2003. Un monde commun. Pour une cosmopolitique des conflits. Paris : Seuil.

Zizek, Slavoj. 2012. Violence. Paris :Au Diable Vauvert.

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