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Science citoyenne

Fabrice FLIPO
Maître de conférences
Institut des Mines Télécom

Pour citer cet article

Fabrice FLIPO, « Science citoyenne », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/science-citoyenne.

 

L’expression « sciences citoyennes » peut au premier abord paraître être un oxymore. La science est en effet réputée établir des faits universels, que l’on peut tenir pour vrais. Il ne saurait donc être question, dans ce contexte, de laisser interférer des opinions. Les opposants aux sciences citoyennes mettent en avant l’exemple de Lyssenko et de la science prolétarienne, qui a tenté de tordre les faits pour les soumettre à une idéologie. Pourtant l’établissement des faits relève de toutes sortes de processus sociaux qui sont déjà largement participatifs et dont les règles sont discutées dans la société : instruction judiciaire, arbitrage sportif, etc. Pourquoi les sciences échapperaient-elles à une telle discussion ? L’argument de la technicité peut être récusé, car il existe aussi dans le processus judiciaire.

Callon, Lascoumes et Barthe ont montré que la participation des citoyens peut se faire à trois niveaux. Le premier est celui de la constitution du problème. Pourquoi la science s’intéresserait-elle au problème de Fermat et pas aux conséquences des pesticides sur la santé des écosystèmes et de ses habitants ? La science ne peut pas répondre à cette question, qui intéresse par contre les citoyens en quête de science et de faits. La citoyenneté peut donc s’exprimer dans le choix des questions de recherche. Les scientifiques établissent librement les faits mais le problème est défini en concertation avec la société. À un deuxième niveau les citoyens participent au collectif de recherche, apportant des données ou élaborant des connaissances. Ils peuvent aussi demander à ce que l’équipe de recherche soit interdisciplinaire, estimant que telle ou telle investigation ne serait pas satisfaisante sans les apports complémentaires de telle ou telle spécialité. À un troisième niveau les citoyens sont impliqués dans le retour vers la société, la mise en société des connaissances produites : vulgarisation, traduction des résultats de la recherche dans le langage ordinaire, etc. Sans cette troisième phase la science reste déconnectée de la société.
Des dispositifs existent déjà depuis longtemps, dans chacun de ces trois domaines. Leur défaut est sans doute de s’adresser principalement ou exclusivement aux entreprises à but lucratif. La représentation parlementaire elle-même est souvent laissée de côté. Les orientations de la recherche, en France et encore plus au niveau européen, sont élaborées avec l’industrie. Comment expliquer l’argent mis dans les biotechnologies, les nanotechnologies, le nucléaire ou d’autres domaines si ce n’est par la perspective de voir les entreprises parvenir à prendre place sur des marchés émergents ? De la même manière un certain nombre d’entreprises emploient leurs propres chercheurs, qui interagissent sur le choix des problèmes de recherche. Des dispositifs tels qu’international thermonuclear experimental reactor (ITER), instrument de recherche sur la fusion nucléaire, n’existent que parce qu’il y a la perspective (lointaine) d’exploiter de l’énergie. Enfin la science et l’industrie font un efficace marketing de leurs produits. Ainsi, à les croire, les savoirs qu’ils développent seraient sur le point d’aboutir à des ruptures technologiques permettant toutes sortes de bienfaits et pourquoi pas la vie éternelle…
La revendication de sciences citoyennes part de ce constat et demande à ce que le « tiers-état » qu’est la société civile soit davantage représenté, à tous les niveaux de la prise de décision ou de la recherche. Cette demande se fonde d’abord sur une question de principe : pourquoi les sociétés à but lucratif seraient-elles dotées de droits de participation à ce point supérieurs à ceux de la société civile à but non-lucratif ? Ceci d’autant plus que les associations à but non lucratif ont leur propres besoins en terme de recherche et d’expertise peu ou pas pris en compte par la science. Elle se justifie aussi par la triple crise que traverse notre système de recherche, d’expertise et d’innovation. Crise de l’expertise, tout d’abord. Vache folle, Mediator, amiante, etc., les scandales se suivent et se ressemblent (conflits d’intérêt, manque de transparence, revolving doors, etc.), malheureusement, démontrant à chaque fois une disproportion flagrante entre les intérêts des travailleurs et des citoyens et ceux des grandes entreprises. C’est à l’endroit des intérêts de ces dernières que le principe de précaution est appliqué et non pour protéger l’environnement ou les citoyens consommateurs. Crise de la recherche ensuite. Si l’on s’inquiète de l’influence de quelques organisations non gouvernementales (ONG) sur l’opinion publique, par exemple dans le cas des organismes génétiquement modifiés (OGM), le manque d’information du public sur des enjeux majeurs tels que les changements climatiques ou le pic de pétrole n’a pas suscité de mouvement de mobilisation du côté des instances scientifiques. Alors que les limites de la planète deviennent palpables, et que le citoyen est appelé à agir de manière responsable, la science n’éclaire pas ses décisions, c’est la publicité et le marketing de la science qui le fait. Devant ce concert de promesses sur la géo-ingénierie, la fusion nucléaire, les gaz de schiste propres, la biologie de synthèse, etc., pourquoi le citoyen devrait-il encore s’inquiéter ? Mais c’est là beaucoup demander à la science et aux ingénieurs. C’est reporter toute la responsabilité sur leurs épaules. Et c’est asseoir l’avenir sur des espoirs bien ténus, car ces promesses sont bien loin d’être réalisées, voire même réalisables. Le développement durable doit donc devenir une question de société. Crise de l’innovation, enfin, en conséquence de cette absence de débats publics sur ces questions de société. L’innovation reste dominée par des grands groupes, qui cherchent des rendements économiques élevés. L’omniprésence des OGM en agronomie, au détriment d’autres filières telles que l’agriculture biologique ou paysanne, ne s’explique pas autrement. De nombreux éléments indiquent que ces innovations ne seront pas en mesure de relever les défis sociétaux auxquels elles prétendent répondre. Une place doit donc être faite pour d’autres pistes, qui peuvent sembler plus prometteuses, en regard d’autres intérêts que ceux de l’industrie.
Sur la base de ce constat, que des sciences soient plus citoyennes implique huit éléments :
  • Favoriser l’interdisciplinarité, afin d’élargir le point de vue de chacune des disciplines, de mieux mesurer quelles sont les limites du domaine de validité d’une science. Ceci permet notamment de ne pas exagérer les compétences d’une science particulière à dire le vrai (exemple un chercheur en géologie qui défend la thèse climatosceptique en usant de son aura scientifique) et de mieux comprendre pourquoi une innovation peut être contestée ;
  • Favoriser les rencontres avec le tiers-secteur associatif et/ou les collectivités territoriales, de manière à ce que les scientifiques aient une idée plus générale du contexte de leur action. Donner par exemple aux doctorants une formation sur les institutions de recherche, favoriser les forums de rencontre entre scientifiques et militants, à l’exemple du forum co-organisé avec la revue Nature Sciences Société ou du forum mondial Sciences et démocratie. Démystifier les associations, que les chercheurs voient parfois comme des extrémistes irrationnels alors qu’elles sont souvent composées de scientifiques comme eux ;
  • Faire travailler ensemble les chercheurs avec les profanes, comme par exemple sur la question des semences paysannes ou des relevés écologiques (les listes officielles d’espèces menacées sont déjà largement établies avec le concours des associations de protection de l’environnement). Favoriser la mobilité professionnelle des chercheurs entre monde associatif et recherche publique : allocations de thèse et détachements. Ouvrir des crédits substantiels pour financer les projets de recherches associant laboratoires publics de recherche et associations. Des telles initiatives existent déjà, comme le programme PICRI (partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation) mis en place par le conseil régional d’Île-de-France ou au niveau national le programme REPERE (réseau d’échange et de projets sur le pilotage de la recherche et de l’expertise) mis en place par le ministère de l’Écologie ;
  • Donner au tiers-secteur la main sur les programmes de recherche, à parité avec l’industrie. Concrètement cela peut prendre la forme d’une convention de citoyens5, ou d’un débat contradictoire avec l’industrie, quant à la pondération du financement des différents programmes de recherche. L’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (OPECST) pourrait se voir davantage ouvert aux intérêts à but non-lucratif. Ouvrir aux acteurs du secteur associatif non marchand le bénéfice des dispositifs d’appui aux petites et moyennes entreprises (PME) en matière de recherche et à l’innovation ;
  • Ne pas laisser les spécialistes d’une seule discipline ou d’un seul secteur la charge de la diffusion des informations scientifiques dans la société sur un problème donné (« la Science a dit »). L’information doit être contradictoire et pluridisciplinaire. Aider les journalistes à se former au fonctionnement des sciences pour qu’ils puissent mener le travail d’enquête et d’établissement des faits dont ils sont capables dans d’autres domaines, sans en être des spécialistes ;
  • Sélectionner démocratiquement l’innovation, par exemple discuter de l’intérêt des nano, des OGM, du nucléaire, etc., avant de les produire et de les répandre en grande quantité, en ne vantant que leurs bienfaits supposés. Ceci peut passer par des débats publics, des conventions de citoyen, des dispositifs du type Grenelle, etc. Créer aux niveaux régional et national des fonds d’initiative (type chèque expertise) accessibles à des associations qui souhaitent effectuer ou commanditer une expertise ou contre-expertise sur tel ou tel problème à teneur scientifique et technique. Formaliser et contractualiser la participation d’experts associatifs porteurs d’intérêts publics dans les comités d’expertise et de concertation ;
  • Défendre le droit des chercheurs d’exprimer leur curiosité, de concert avec celle des citoyens et ne pas restreindre la direction des recherches à ce qui peut rapporter financièrement aux plus gros acteurs industriels. (Par exemple comment expliquer que Gilles-Eric Séralini a été obligé de chercher des financements privés pour mener à bien une étude sur une question de recherche qui intéresse la population entière ?) ;
  • Former à l’enquête et à la production méthodique de faits plutôt qu’à l’apprentissage de résultats scientifiques. Repenser la politique de culture scientifique et technique comme politique de citoyenneté scientifique et technique ;
  • L’accès ouvert aux résultats.
  • CALLON M., LASCOUMES P., et al., 2001, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil.
  • GALL E., MILLOT G., et al., 2009, « Participation of Civil Society Organisations in Research », rapport du projet européen STACS, Civil Society Organisations, Actors in the European System of Research and Innovation / Paris, Fondation sciences citoyennes.
  • FONDATION SCIENCES CITOYENNES, 2004, Quelle politique scientifique pour entrer dans le XXIe siècle ? Vers un nouveau contrat entre recherche et société, note no 2, http://sciencescitoyennes.org/wp-content/uploads/2011/02/Note-recherche-v28.10.04-2.pdf (accès le 15/04/2014).
  • STORUP B., MILLOT G., et al., 2012, Recherche participative comme mode de production des savoirs : un état des lieux des pratiques en France, Paris, Fondation des sciences citoyennes.
  • ROCKSTRÖM J., STEFFEN W., et al., 2009, « A Safe Operating Space for Humanity », Nature, no 461, p. 472-475.
Bibliographie