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Pour citer cet article

Sylvie TISSOT, « Quartier », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/quartier-0.

Le quartier est une unité urbaine regroupant habituellement plusieurs milliers de milliers de personnes. Il correspond à une forme physique repérable dans l’espace, à une délimitation administrative et/ou à un sentiment d’appartenance et à des liens de sociabilité partagés par la population qui y habite. Cette portion de la ville a été érigée en lieu privilégié de la participation citoyenne, comme en témoigne le dispositif même de conseil de quartier. Censés associer les habitants à la gestion municipale, les conseils de quartier sont, depuis la loi de 2002, dite loi Vaillant, institués obligatoirement dans les communes de plus de 80 000 habitants. Des adjoints chargés d’un ou plusieurs quartiers se sont également développés depuis les années 1990, au nom d’un même objectif de rapprochement des élus et de leurs administrés.

L’association étroite entre cette échelle spatiale et la participation repose sur une représentation du quartier comme l’espace naturel du lien social et de la vie quotidienne. C’est dans le quartier que s’exprimeraient les problèmes les plus concrets rencontrés par les citoyens, et là où ils pourraient être repérés et pris en charge. Cette échelle locale, plus que l’échelle nationale et celle de la collectivité territoriale, serait susceptible de résorber le fossé entre le personnel politique et les citoyens. La proximité spatiale, parce qu’elle gommerait la distance sociale les séparant, est ainsi vue comme un remède à la « crise de la représentation » (Le Bart et Lefebvre, 2005).

C’est aussi via les politiques urbaines que le quartier a fait son entrée dans le vocabulaire de la participation. Depuis la fin des années 1980, le mot a en effet pris, dans l’action publique comme dans le langage commun, un sens plus restreint. Il est associé à des espaces particuliers : les quartiers d’habitat social construits en France après la seconde guerre mondiale. Décrits initialement comme difficiles puis sensibles, les quartiers renvoient désormais, parfois même sans adjectif, à un nouveau sens commun : s’y cumulent les problèmes sociaux (Tissot, 2007). Une nouvelle politique publique, la politique de la ville, cible ainsi aujourd’hui 700 zones urbaines sensibles. En même temps qu’elle a circonscrit de manière territoriale la question sociale, la politique de la ville a mis en avant certaines solutions pour remédier au problème des banlieues, axées notamment sur une refonte du lien social. Pour cela, les équipes municipales de la politique de la ville ont cherché à favoriser la participation des habitants : ces derniers ont été associés aux procédures de réhabilitation des cités, des financements ont été débloqués en direction du milieu associatif, tandis que des dispositifs plus ciblés du type conseil de quartier étaient progressivement mis en place.

L’appel à une participation localisée des habitants dans les quartiers sensibles est né en France de la contestation de l’État planificateur tel qu’il s’est imposé après la seconde guerre mondiale, notamment dans le secteur du logement. Travailleurs sociaux, experts, militants se sont en effet élevés contre un urbanisme technocratique indifférent au vécu des habitants. La crise des banlieues en serait, selon eux, un résultat direct. Dans les années 1970, l’Alma Gare, quartier de Roubaix promis à la démolition, devient un lieu d’effervescence militante et d’engagement auprès des habitants pour s’opposer aux autorités. Progressivement, c’est vers les quartiers d’habitat social comme Mantes la Jolie que vont être expérimentées des formes de participation des résidents. Des militants vont en effet reconvertir leur expérience de luttes au sein de structures professionnalisées. Ces bureaux d’études, fortement sollicités par les municipalités après 1977, vont jouer un rôle crucial dans la fondation de la politique de la ville dans les années 1980. Chefs de projet de quartier ou encore coordinateurs de projet de quartier forment ainsi aujourd’hui un milieu qui reste traversé par d’importantes tensions entre militantisme et professionnalisation (Nonjon, 2005).

Cette focalisation sur l’échelle du quartier et l’injonction participative dans les quartiers populaires ont donné lieu à plusieurs critiques. D’abord parce que la priorité est donnée à des problèmes locaux au détriment des mécanismes plus structurels qui déterminent la vie des habitants des quartiers pauvres (chômage, discriminations racistes, etc). En outre les problèmes pris en compte par les élus dans le cadre de la participation sont souvent triés, et tendent à exclure les questions plus délicates des relations des habitants, notamment jeunes et racialisés, avec la police ou des conditions de logement. Ces dispositifs très localisés n’auraient pas non plus l’effet escompté dans la mesure où de nombreux élus parviennent souvent à encadrer sinon à contrôler les dispositifs de participation comme les conseils de quartier, par ailleurs souvent investis par des habitants plus âgés, blancs et des classes populaires stables ou des classes moyennes. Toute une littérature s’attache ainsi aujourd’hui à réfléchir au dépassement de l’échelle du quartier dans la mise en œuvre de la démocratie participative (Gret et Sintomer, 2005).

On retrouve une histoire en partie similaire des liens entre le quartier (neighborhood ou community) et une intervention urbaine favorisant la participation (participatory planning) plutôt que l’interventionnisme étatique dans d’autres pays comme les États-Unis. La contestation y a initialement pris pour cible la politique dite de rénovation urbaine : financée par le gouvernement fédéral, celle-ci a conduit à la démolition de nombreux quartiers centraux et à l’éloignement de leurs habitants, notamment noirs. Comme en France, une image positive voire enchantée du quartier a accompagné le mouvement de contestation du urban renewal (parfois appelé negro removal ou éloignement des noirs). Cette image a notamment été promue par l’essayiste Jane Jacobs qui s’attache à réhabiliter, dans les années 1960, les quartiers alors mixtes et populaires comme Greenwich Village à New York : loin de l’image des taudis (slums), elle les décrit comme des villages où fleurissent la diversité, l’animation commerciale et la chaleur humaine (Jacobs, 2012). À la suite de ce mouvement critique, notamment porté par des urbanistes hétérodoxes, nombre de quartiers ont échappé à la démolition. Des dispositifs participatifs ont par la suite été mis en place, incluant des associations communautaires comme les Community Developement Corporations (Bacqué, 2006). Toutefois, l’ouverture des politiques municipales à la participation des habitants a pu conduire à accélérer la gentrification en permettant à des habitants plus dotés de contrôler, à leur avantage, la réhabilitation des quartiers anciens de centre-ville (Tissot, 2011).

  • BACQUÉ M-H., 2006, « Associations "communautaires" et gestion de la pauvreté. Les Community Development Corporations à Boston », Actes de la recherche en sciences sociales, no 160, p. 46-65.
  • GRET M., SINTOMER Y., 2005, Porto Alegre : l’espoir d’une autre démocratie, Paris, La Découverte.
  • JACOBS J., 2012, Déclin et survie des grandes villes américaines, Marseille, Parenthèses.
  • LE BART C., LEFEBVRE R. (dir.), 2005, La Proximité en politique. Usages, rhétoriques, pratiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
  • NONJON M., 2005, « Professionnels de la participation : savoir gérer son image militante », Politix, no 70, p. 89-112.
  • TISSOT S., 2007, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil.
  • TISSOT S., 2011, De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste, Paris, Raisons d’Agir.
Bibliographie