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Qualité de la délibération

Julien TALPIN
Chargé de recherche
Science politique
CNRS - Université de Lille 2

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Sens 1 : Évaluation de la performance discursive d’un groupe à l’aune de critères tirés de la théorie délibérative.

Sens 2 : Une délibération est jugée de qualité si elle est inclusive et permet un échange raisonné d’arguments entre participants.

Pour citer cet article

Julien TALPIN, « Qualité de la délibération », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/qualite-de-la-deliberation.

Alors que la délibération a fait l’objet d’une valorisation accrue depuis les années 1980, n’importe quel échange discursif n’est pas en mesure de faire advenir toutes les vertus dont on la pare. La délibération peut être de plus ou moins bonne qualité, ce qui suppose d’établir des critères permettant de l’évaluer. Ces réflexions, nées dans la sphère de la philosophie politique autour des travaux de Jürgen Habermas, ont ensuite été reprises et opérationnalisées par les sciences sociales, principalement par la science politique et les sciences de la communication, afin de mesurer précisément la qualité de la délibération dans des institutions représentatives ou des dispositifs participatifs, en ligne et en face-à-face. Ce champ de recherche s’est développé de façon exponentiel ces dernières années, sans que ses résultats soient véritablement appropriés par les acteurs ; ces derniers, notamment en France, ayant peu recours au terme « délibération » et ne s’avérant que minimalement sensibles en pratique à sa qualité.
 

Une approche normative de la délibération issue de la théorie habermassienne

La théorie délibérative défend qu’il est souhaitable que les décisions collectives soient arrêtées après une évaluation des avantages et des inconvénients de telle ou telle proposition, plutôt que suite à une simple agrégation de votes ou par le jeu du rapport de force entre intérêts contradictoires. Afin de parvenir à la meilleure décision collective cette évaluation doit se faire de façon argumentée, guidée par la seule « force du meilleur argument ». Les propositions avancées doivent donc viser le bien commun et non l’intérêt privé des locuteurs. En effet, si la discussion dans l’espace public est valorisée, n’importe quel type de discours n’est pas en mesure de faire émerger les vertus escomptées d’une bonne délibération. Au contraire, l’histoire est pleine d’usages plébiscitaires et manipulatoires du discours. Retrouvant une critique de la rhétorique vieille de l’Antiquité, il ne s’agit pas de faire place nette aux beaux parleurs, aux sophistes et tribuns, mais de permettre à la rationalité communicationnelle de se déployer. La délibération se distingue donc des usages stratégiques du discours, tels la rhétorique et la négociation. Cette première distinction opérée, les actes communicationnels peuvent ensuite être de plus ou moins bonne facture. Qu’entend-on dès lors par qualité délibérative ? Jürgen Habermas établi (1997, p. 397 et suivantes), à la suite de Joshua Cohen (1989), un certain nombre de critères : l’inclusion dans la délibération ; l’égalité des participants à la discussion ; le degré de justification des arguments ; le respect et l’écoute des autres points de vue ; la capacité à prendre la position de ses interlocuteurs ; la sincérité des arguments énoncés. La délibération vise à faire émerger un consensus et une compréhension mutuelle entre les participants. Si ces principes sont respectés, la décision collective pourra être considérée légitime et devrait promouvoir le bien commun.
Issus de la philosophie de la communication habermassienne, et notamment de sa conceptualisation de la situation idéale de parole, ces critères constituent un horizon régulateur permettant d’orienter l’action. Ils ont néanmoins fait l’objet de vifs débats. Non seulement ils s’avèrent très largement procéduraux, mais ils apparaissent également excluants. En dépit du principe d’inclusion, purement formel, la centralité offerte à l’argumentation laisse de côté des formes moins structurées de prise de parole et marginalise l’expression des émotions dans l’espace public (Young, 1996). Sachant que ceux qui maîtrisent le mieux l’argumentation sont également les individus les mieux dotés en ressources culturelles, la qualité de la délibération se traduirait par l’exclusion des classes populaires et des minorités. Ces critiques ont conduit à défendre une conception élargie et post-habermassienne de la délibération, s’intéressant à toutes les formes d’expression des citoyens ordinaires dans l’espace public, du témoignage à l’expression de la colère, des discussions ordinaires à la rhétorique. Le rejet des intérêts personnels de la délibération a également été remis en cause, en particulier quand ils sont issus de groupes minorisés (Mansbridge, Bohman, et al., 2011). L’exploration des mondes communs recherchée par la délibération requiert de mettre sur la table tous les intérêts (individuels ou collectifs), afin de n’en exclure aucun a priori dans la construction du bien commun. Certains en sont ainsi venus à distinguer deux types de délibération (Bächtiger, Niemeyer, et al. 2009) : une conception stricte enracinée dans la théorie communicationnelle d’Habermas, et une conception étendue incluant des formes variées de discours. Si la seconde fait du critère d’inclusion la quintessence de la qualité délibérative, la première requiert une opérationnalisation reposant sur une multiplicité de critères.

 

Une opérationnalisation empirique : du codage à la description

Nées d’une théorisation normative, les réflexions sur la qualité de la délibération ont depuis fait l’objet d’une évaluation empirique. La conceptualisation la plus avancée est due à Jürg Steiner et ses collègues (2005) qui ont construit un index de la qualité du discours (DQI), à partir d’une opérationnalisation des principes habermassiens. Dégageant sept critères principaux, ils ont établi une échelle de qualité à partir d’une batterie d’items afin d’évaluer la qualité des délibérations dans quatre parlements nationaux. La qualité de la délibération apparaît meilleure dans les systèmes présidentiels – où les assemblées sont plus autonomes de l’exécutif – et les démocraties consociatives, moins marquées par le principe majoritaire et davantage orientées vers le consensus, comme le régime suisse, que dans les démocraties majoritaires marquées par la discipline partisane qui rend la délibération en plénière médiocre (il faut alors s’intéresser aux commissions).
Si l’analyse de la qualité de la délibération dans les parlements est facilitée par l’archivage systématique des débats, elle s’est néanmoins également développée pour évaluer la nature des discussions dans les dispositifs participatifs. Un terrain d’analyse particulièrement fécond est celui des délibérations en ligne, les discussions par écrit étant plus faciles à coder que les interactions orales (Kies, 2010). L’analyse de contenu est parfois accompagnée d’une observation directe des débats (Janssen et Kies, 2005). Ces recherches sont cependant essentiellement quantitatives. D’un point de vue méthodologique, elles requièrent de construire des catégories, puis de coder des séquences de discussion, en leur attribuant des points selon quelles atteignent plus ou moins les standards attendus (Stromer-Galley, 2007). Cette démarche peut cependant être interrogée, tant elle plaque des catégories exogènes sur les pratiques. Un des critères a de ce point de vue fait l’objet d’un débat important : la sincérité. Comment évaluer si un locuteur dit vraiment ce qu’il pense sans pénétrer son for intérieur ? Et cette question a-t-elle un sens, tant on sait que dans l’espace public se sont les arguments effectivement échangés qui comptent, davantage que les intentions éventuellement cachées (Thompson, 2008) ? Si ce critère a progressivement été écarté, c’est l’entreprise même de catégorisation qui est sujette à caution. Certes, les recherches les plus rigoureuses effectuent un double codage, mais l’interprétation de ce qu’est un argument de qualité ou une marque de respect à l’égard de ses interlocuteurs demeure suffisamment floue pour être difficilement reproductible et comparable d’une recherche à l’autre. En outre, ne risque-t-on pas d’assécher les processus discursifs en les découpant en séquences autonomes ?
D’autres méthodes, reposant sur l’observation directe des interactions discursives dans des dispositifs participatifs, optent pour une méthode plus inductive. Ici c’est la régularité des observations qui permet de construire, ex post, des catégories. L’étude des débats en conseils de quartier indique ainsi que les échanges pouvant être qualifiés – même minimalement – de délibératifs sont rares, faisant plus souvent place au monologue, à la négociation ou à l’invective (Blondiaux, 2000). L’unité d’analyse n’est dès lors plus l’intervention individuelle, mais la dynamique collective de la discussion. La qualité de la délibération n’est plus perçue comme un accomplissement individuel, mais comme une expérience collective. L’étude de la discussion dans les budgets participatifs indique ainsi que l’expression du désaccord, condition importante à l’émergence de la délibération, est rare, et dépend de facteurs situationnels relatifs au sujet en débat, aux acteurs en présence ou à la nature de l’animation. Il ne s’agit cependant plus tant ici d’analyser la qualité de la délibération que les conditions sociales de son émergence. L’observation directe de la discussion entre citoyens ordinaires indique ainsi que la délibération, loin d’être la norme des échanges, en est souvent l’exception.

 

Les conditions de félicité de la qualité délibérative

La multiplication des recherches empiriques sur la délibération depuis le début des années 2000 a dégagé une série de résultats partagés quant aux conditions de félicité d’une bonne délibération. Tout d’abord, alors qu’il est souvent avancé que la délibération doit se dérouler en public, elle serait de meilleure qualité à l’abri des regards extérieurs (Elster, 1994). Le huis-clos, en permettant aux locuteurs de changer de position à moindre coût, permettrait des interactions discursives plus intenses, les participants se répondant réellement (Chambers, 2004). À l’inverse, les délibérations publiques inciteraient les locuteurs à adopter une attitude plus plébiscitaire, moins empathique et à camper sur leurs positions. Ces résultats ne vont pas sans dilemme : si le huis-clos accroît la qualité de la discussion, il en diminue – c’est un truisme – la publicité et donc l’audience, et potentiellement la confiance que porte le public en ses résultats. La tension entre qualité de la délibération et publicité des interactions a été approfondie par les études comparant discussion en ligne et en face-à-face. Situation hybride, reposant sur l’anonymat et la non co-présence des participants, la délibération sur Internet se veut constitutive d’un espace public virtuel en construction. La discussion en ligne ne risque-t-elle pas pourtant de voir se déchaîner les passions, les invectives et les insultes, les participants étant plus susceptibles de succomber au flamming dans une situation d’anonymat et quand le regard d’autrui est médié par un objet technique (Greffet et Wojcik, 2008) ? Loin de toute irrationalité discursive, la délibération en ligne n’apparait pas de moins bonne qualité qu’en face-à-face, étant plus informée et les arguments mieux justifiés (reposant sur des sources et des données fiables) (Kies, 2010). En revanche, les espoirs d’inclusion par Internet ont été en partie déçus : si l’anonymat efface en partie les rapports statutaires entre participants, ceux qui s’investissent en ligne participaient déjà en face-à-face. Enfin, les discussions sur Internet s’avèrent peu interactives, voire monologiques, la situation de co-présence physique permettant davantage de réciprocité dans les échanges.
Un autre résultat largement admis concerne les procédures encadrant la participation : plus la taille des groupes est limitée (une dizaine de personnes est considérée comme le niveau optimal), et la structure de l’espace égalitaire (discussion en cercle sans tribune) plus la délibération a de chance d’être inclusive, permettant notamment à ceux qui ont la plus faible propension à prendre la parole en public de s’y adonner. Cette attention aux conditions procédurales de la délibération a conduit ce champ de recherche à s’intéresser aux travaux de psychologie sociale sur la dynamique des groupes. Des effets de domination symbolique sont ainsi mis en avant, les groupes pouvant se polariser, s’orientant vers l’opinion initialement majoritaire dans le groupe (Moscovici et Doise, 1992 ; Sunstein, 2003). Les travaux sur les focus groups indiquent à cet égard que l’homogénéité sociale des groupes de discussion tend à égaliser l’accès à la parole. Ces conclusions ont également conduit à mettre en avant le rôle des modérateurs, neutres, pour la qualité de la discussion.

Si les transferts de la sphère académique au champ des praticiens ont peu été étudiés scientifiquement, ces résultats orientent néanmoins le design des dispositifs participatifs. La forme prise par les mini-publics est ainsi directement tributaire des recherches sur la qualité de la délibération. Le modèle du sondage délibératif de James Fishkin (Farrar, Fishkin, et al., 2010), en alternant phases de discussion en plénière et en petits groupes, et sessions d’information auprès d’experts, vise à optimiser le potentiel délibératif du dispositif, et ainsi maximiser ses effets cognitifs. Les jurys citoyens et conférences de consensus s’inscrivent également dans cette standardisation des conditions optimales de la délibération : petits groupes de discussion, animation par des tiers, scénographie, etc. tout vise à permettre une discussion de qualité. L’obsession des organisateurs de dispositifs participatifs pour la qualité de la délibération est telle qu’on peut parfois se demander si la bonne délibération ne se suffit pas à elle-même. Alors que la qualité de la délibération est sensée produire des effets (apprentissage pour les participants, consensus sur les décisions arrêtées, rationalité des choix collectifs, reconnaissance pour les citoyens, etc.), une telle attention à la qualité du processus tend parfois à autonomiser cette question de ses conséquences. Au final, la question de la qualité de la délibération mériterait d’être réinsérée dans une perspective diachronique plus large, comme une des séquences d’un processus participatif, permettant en partie (mais jamais entièrement) d’en comprendre la portée.

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Bibliographie