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Proximité géographique

Yankel FIJALKOW
Professeur titulaire
Sociologie urbaine
ENSAPLV - École Nationale Supérieure d'Architecture Paris Val de Seine

Pour citer cet article

Yankel FIJALKOW, « Proximité géographique », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/proximite-geographique.

Ceux qui s’attachent à mobiliser les acteurs des territoires ont souvent rencontré la notion de proximité géographique. N’est-ce pas sur le fondement du proche que sont construites les politiques de la participation et du développement local : proximité des individus, des groupes, des activités économiques, des affinités intellectuelles. On attend beaucoup de la proximité géographique : développement économique, social, synergie des volontés, démocratie. Mais peut-elle vraiment tenir toutes ces promesses ? À quelles conditions ?

 
La proximité géographique correspond à la distance entre deux entités différentes (individus, ménages, lieux, espaces…). Pour les géographes, cet entre deux lieux est la nature même de l’espace (Brunet, 1992). Elle peut être mesurée sur un plan métrique mais aussi prendre en compte le temps ou le coût du transport ainsi que le franchissement de limites. La notion de proximité comporte deux propriétés essentielles. Elle est graduelle (on est plus ou moins loin de, plus ou moins près de) et elle est relative, notamment aux moyens de transport.
 
Bien que souvent objectivée dans des cartes, des statistiques et des schémas, la proximité n’est pas une donnée objective. Elle relève de l’opinion des groupes sociaux se jugeant plus ou moins éloignés les uns des autres qu’ils s’en félicitent ou le déplorent. Ainsi la proximité est-elle une donnée symbolique qui mobilise différemment l’espace bâti selon les cultures nationales (Hall, 1984 [1966]). Elle affecte aussi les rapports interindividuels structurés par des jeux de mises à distances et de production de rôles (Goffman, 1973). 
 
Trois débats questionnent cette notion. D’une part, les chercheurs et les praticiens du territoire s’interrogent sur la capacité de la proximité géographique à produire du lien social. D’autre part ils se questionnent sur l’efficience de la proximité géographique dans le monde actuel caractérisé par l’action à distance grâce aux nouvelles technologies. Mais quelle que soit la réponse à ces deux questions, l’inégalité des individus et des groupes sociaux a une influence sur leur capacité d’accès aux ressources territoriales, dont la proximité géographique est partie prenante.
 
La question de savoir si la proximité produit du lien, du conflit ou de l’indifférence a animé de nombreux débats en urbanisme. La ville se caractérisant par sa densité physique et sociale, les sociologues de l’école de Chicago ont considéré dès les années 1930 qu’elle produit à la fois des relations superficielles et segmentaires (Simmel, 1979) et des communautés locales fondées sur des liens sociaux forts. Ainsi, le ghetto décrit par Louis Wirth (1980) correspond à une forte proximité des agents sociaux. Néanmoins, des débats plus récents ont montré que la proximité spatiale ne réduisait pas la distance sociale voire la creusait. Tel est par exemple le résultat de l’enquête de Chamboredon et Lemaire (1970) sur les grands ensembles des Trente glorieuses, alors qu’ouvriers et cadres étaient tenus de cohabiter dans les quartiers d’habitat social. Chacun tenant à se comparer et à s’éviter des mécanismes de micro ségrégation étaient à l’œuvre dans les lieux et équipements publics. Aujourd’hui, ce résultat est souvent opposé aux politiques souhaitant développer la mixité sociale en considérant que la proximité spatiale de populations différentes constitue une manière de promouvoir les plus déshérités (Simon et Lévy, 2005). Au-delà de la discussion de la notion de mixité, l’argument de la proximité mobilisé dans ce débat relève d’une idéologie spatialiste, selon laquelle les configurations spatiales (ici la proximité géographique de tous avec tous) peuvent agir directement sur les comportements sociaux. C’est dans cette veine que se tisse aujourd’hui le concept de démocratie de proximité, qui a, en France, fait l’objet d’une loi (2002) constituant le quartier au travers du conseil de quartier comme une échelle propice au développement de la prise de parole des habitants, même consultative (Blondiaux, 2000). Dans ce cadre le danger que peut constituer, dans un contexte de gentrification, la domination culturelle d’un groupe social local sur un autre est minimisée (Bacqué et Fijalkow, 2006).
 
Néanmoins, la thèse de Maurice Halbwachs selon laquelle l’espace peut être influant en fonction de la perception qu’en ont les acteurs sociaux reste d’actualité (Fijalkow, 2007). Pour se rapprocher de cette hypothèse fondamentale et se préserver du spatialisme (Busquet, 2009), des géographes soulignent que l’on doit sortir de la pensée euclidienne qui structure la métrique traditionnelle et introduire d’autres mesures de la proximité, comme notamment les notions de métrique topographique et topologique (Lévy, 2008). En effet, si l’espace est relatif et relationnel, la proximité est fonction des voisinages qui constituent des identités spatiales continues ou discontinues. Les enquêtes sur l’entourage des ménages vont dans cette direction et interrogeant les trajectoires des individus (Bonvalet et Lelièvre, 1995). Elles s’appuient sur les écrits des sociologues pour lesquels la proximité consiste à la fois dans la gestion de la distance physique et de la relation à l’autre. Ainsi dans le monde post moderne de l’individu mobile (Urry, 2005) la proximité géographique qui est bouleversée par la télécommunication se traduit par des coprésences spécifiques ce qui modifie les rapports à la mobilité et aux affiliations électives dans des groupes d’appartenance. L’utilisation des réseaux sociaux constitue le meilleur exemple de ce renversement de la notion de proximité. Il conduit à envisager autrement la mondialisation qui en diminuant les distances, rapproche les individus tout en provoquant, par crainte de l’homogénéisation, une recherche identitaire. Un raisonnement identique anime les économistes urbains, qui, après avoir souligné la force des processus d’agglomération conduisant les activités économiques à se regrouper sur un même espace pour bénéficier de la contiguïté et des aménités de la ville (Rémy, 1966), sont amenés aujourd’hui à développer des clusters (ou des technopoles et des villes créatives…) prenant aussi en compte la spécificité des ressources locales et la proximité intellectuelle des acteurs (Veltz, 2002).

 

Ces transformations importantes ne doivent toutefois pas nous conduire à négliger l’importance de la notion de proximité géographique. Chaque année apporte son lot de milliers de personnes réfugiées de catastrophes économiques, politiques et naturelles cherchant à se rapprocher des lieux producteurs de bien être matériel. Pour ceux-ci la question fondamentale est celle de l’accès. Or l’accès à telle ou telle ressource spatiale est inégalement distribué : certaines villes réclament un droit d’entrée matériel ou symbolique, d’autres entités se referment sur leurs membres. Selon Grasland et Potrykowska (2002) les organisations sociales offrent à leurs membres des facilités pour interagir, ce qui est propice à leur développement. Ces facilités relèvent de la proximité organisationnelle qui permet à deux membres d’une organisation d’être proches l’un de l’autre parce qu’ils se ressemblent et qu’ils partagent un même système de représentations. De la même façon, la proximité géographique peut être redoutée, notamment face aux risques qu’ils soient technologiques ou naturels. La contagion, par exemple, conduit chacun à redouter la coprésence de l’autre, les objets et les espaces qu’il aurait fréquenté, donc souillé (Fijalkow, 1998). Dans ce cadre, la question centrale n’est plus l’accès mais la possibilité de sortir et de s’enfuir. Cette capacité d’échapper de la proximité géographique n’est pas non plus inégalement distribuée, elle affecte les plus dominés, ce qui constitue l’autre face du ghetto. Dans les deux extrêmes que sont la difficulté d’accès et de sortir, la centralité de la problématique de la proximité géographique interroge la nécessité d’une continuité de l’espace commun et une réelle reconnaissance de l’altérité (Lévinas, 1961).
  • BACQUÉ M-H., FIJALKOW Y., 2006, « En attendant la gentrification de la Goutte d’Or (1982-2000). Discours et politiques », Sociétés contemporaines, no 63, p. 63-83.
  • BLONDIAUX L., 2000, « La Démocratie par le bas : prise de parole dans les conseils de quartier du vingtième arrondissement de Paris », Hermès, no 26-27.
  • BONVALET C., LELIÈVRE E., 1995, « Du concept de ménage à celui d’entourage : une redéfinition de l’espace familial », Sociologie et sociétés, vol. 27, no 2, p. 177-190.
  • BRUNET R., 1992, Les Mots de la géographie : dictionnaire critique, Paris, Reclus.
  • BUSQUET G., 2009, « Le spatialisme et la pensée politique progressiste sur la ville », in BAUDIN G., BONNIN P. (dir.), Faire territoire aujourd’hui, Paris, Éd. Recherches, p. 281-299.
  • CHAMBOREDON J-C., LEMAIRE M., 1970, « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de sociologie, vol. 11, no 1, p. 3-33.
  • FIJALKOW Y., 1998, La Construction des îlots insalubres, Paris, 1850-1945, Paris, L’Harmattan.
  • FIJALKOW Y., 2007, Sociologie des villes, Paris, La Découverte, « Repères ».
  • GOFFMAN E., 1973, La Mise en scène de la vie quotidienne, la présentation de soi, t. I, [trad. par ACCORDO A., 1983], Paris, Éd. de Minuit, « Le sens commun ».
  • GRASLAND C., POTRYKOWSKA A., 2002, « Mesures de la proximité spatiale : les migrations résidentielles à Varsovie », L’Espace géographique, t. XXXI, p. 208-226.
  • HALL E., 1984 [1966], La Dimension cachée [trad. par PETITA A.], Paris, Seuil.
  • LÉVINAS E., 1961, Totalité et infini, Essai sur l’extériorité, La Haye, M. Nijhoff.
  • LÉVY J., 2008, Échelles de l’habiter, Paris, Plan urbanisme construction architecture, « Recherches ».
  • RÉMY J., 1966, La Ville, phénomène économique, Paris, Éd. Vie ouvrière.
  • SIMMEL G., 1979, « Digressions sur l’étranger », in GRAFMEYER Y., JOSEPH I., L’École de Chicago, naissance de l’écologie urbaine, Paris, Éd. Champs urbains.
  • SIMON P., LÉVY J-P., 2005, « Questions sociologiques et politiques sur la "mixité sociale" », Contretemps, no 13, p. 83-92.
  • URRY J., 2005, Sociologie des mobilités : une nouvelle frontière pour la sociologie ?, Paris, Armand Colin.
  • VELTZ P., 2002, Des lieux et des liens. Politique du territoire à l’heure de la mondialisation, Paris, Éd. de l’Aube.
  • WIRTH L., 1980, Le Ghetto [trad. par ROJTMAN P-J.], Presses universitaires de Grenoble, « Champs urbains ».
Bibliographie