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Pragmatisme et participation

Joelle ZASK
chercheur-e
philosophie
Institut d'histoire de la Philosophie

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pragmatisme et participation
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Définition de l'entrée

Le pragmatisme est un courant philosophique américain dont les fondateurs sont Charles Sanders Peirce, William James, John Dewey et George Herbert Mead. On la considère ici comme une philosophie de la participation parce qu'elle confère à l’expérience un rôle central, comme processus conscient d’adaptation à une situation problématique. L’expérience est complète lorsque l’individu troublé découvre dans son environnement un moyen de le transformer concrètement afin de reprendre le cours de ses activités dans la direction qui est la sienne. La participation, non seulement sociale et politique, mais aussi biologique, environnementale et cognitive, se loge précisément dans ce processus.

Pour citer cet article

Joelle ZASK, « Pragmatisme et participation », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/pragmatisme-et-participation.

Le pragmatisme existe depuis les années 1870. C’est un courant philosophique américain dont les fondateurs sont Charles Sanders Peirce, William James, John Dewey et George Herbert Mead. On le présente habituellement comme une philosophie pour laquelle la pensée n’a pas pour fonction de refléter le mieux possible la réalité mais sert à organiser nos activités en résolvant nos problèmes, en nous permettant de faire des prévisions et en canalisant nos actions (Cometti, 2010). Ici on peut choisir une autre entrée dans le pragmatisme en disant qu’il s’agit fondamentalement d’une philosophie de la participation (Zask, 2011). Cette dernière n’est pas seulement sociale et politique, mais aussi biologique, environnementale et cognitive.

D’une manière générale, le pragmatisme confère à l’interaction un rôle central. L’interaction signifie que la constitution même des choses ou des éléments dépend de leurs relations mutuelles. Il en va ici comme pour la théorie de Darwin, que tous les auteurs pragmatistes reconnaissent comme le fondateur d’une vision non dualiste, ni idéaliste ni matérialiste, du monde (Dewey, 1910). De même que l’évolution des espèces dépend d’une adaptation réciproque entre les individus et leur environnement, l’évolution des sociétés humaines et des cultures, ainsi que celle de leur système politique qui leur sert de remédiation quand besoin est, car telle est idéalement sa fonction, dépend de l’adaptation des individus à leur environnement humain. Or cette adaptation est une participation : en effet elle prend place entre les besoins de l’individu et les ressources que lui offre son environnement. Sans la jouissance de telles ressources – qui peuvent être symboliques, matérielles, mentales – les individus ne peuvent franchir le seuil des virtualités que leur propre nature leur confère de manière embryonnaire. Réciproquement, en exerçant ses pouvoirs vitaux, en développant ses facultés, donc en utilisant les ressources environnementales qu’il a reçues en dotation ou héritage, l’individu transforme dans une certaine mesure l’environnement qui est le sien. C’est pourquoi Dewey explique que l’environnement et l’individu sont strictement corrélatifs.

Le lien entre pragmatisme et darwinisme a un impact considérable, si l’on veut bien considérer le contraste dans lequel il est par rapport aux théories sociales dominantes jusqu’à aujourd’hui, qu’il s’agisse d’évolutionnisme à la Spencer, selon lequel tout changement tend vers une fin intangible, de déterminisme marxiste (qui par définition est nécessairement unilatéral et causaliste), ou encore d’herméneutique (qui rompt avec l’épreuve de réalité dont James parle en termes de « résistance » de l’expérience) (Rorty, 1993).

Afin d’approcher plus concrètement la dimension participative de l’activité humaine, il convient de passer par la notion d’expérience. Bien qu’elle soit ambiguë, comme le reconnaîtra Dewey à fin de sa carrière, elle est absolument incontournable. On la trouve d’ailleurs au cœur de l’empirisme radical de James, ainsi qu’au cœur de la méthode expérimentale que Peirce a promue (Peirce et Moore, 1998 ; Tiercelin, 1993). L’expérience est encore au centre de l’éducation, de la psychologie sociale (Mead, 2006), des domaines artistiques et esthétiques, de la vie politique et de celle du citoyen.

Il faut comprendre l’expérience comme un processus conscient d’adaptation à une situation troublée, problématique, bloquée. Il s’agit, explique Dewey, non du fait de s’agiter, ni à l’inverse du simple fait d’être affecté par une excitation extérieure, mais de découvrir des moyens disponibles dans telle situation problématique afin de supprimer le handicap à l’action que provoque tel ou tel événement extérieur. Dans les situations d’équilibre, les moyens et les fins sont continus les uns aux autres. Il y a trouble au contraire à partir du moment où, soit les moyens ne sont pas disponibles pour atteindre les fins que vise l’individu, soit l’individu n’est plus dans une situation telle qu’il puisse articuler des fins capables de canaliser son action, soit tous les moyens qu’il utilise s’avèrent non pertinents, soit la situation lui est devenue si étrangère qu’il n’y discerne plus ni moyens ni fins. L’expérience est complète, véritable, lorsque l’individu troublé découvre dans son environnement un moyen de le transformer concrètement afin qu’il puisse reprendre le cours de ses activités dans la direction qui est la sienne (Deledalle, 1967 ; Zask, 2000).

La participation se loge précisément dans ce processus. Cela se comprend dès qu’on prend en considération la condition suivante : récuser l’existence d’un arrière-monde d’essences et d’idéalités fixes implique que le sujet humain, comme n’importe quelle autre chose, ne naît pas tout fait. Supposer que son parcours équivaut au développement automatique ou finalisé de facultés prédéfinies signifierait admettre un plan de la nature ou divin. En l’absence de fins « finales », le développement de soi depuis l’état de nourrisson impuissant et totalement dépendant à l’état d’adulte indépendant et responsable ne peut reposer que sur l’acquisition progressive d’un tel état. Ce faisant, l’individu n’accomplit pas un programme écrit quelque part mais se constitue, peut-on dire en plagiant Lincoln, de lui-même, par lui-même et pour lui-même – si tant est bien sûr que les ressources qui lui permettent de le faire soient présentes. Autrement dit, c’est en participant par l’intermédiaire de l’expérience à l’environnement qui est le sien, que l’individu développe son individualité (Dewey, 1922 ; Mead, 2006).

L’insistance de Dewey sur le fait que la liberté et l’expérience ne peuvent être apportées à l’individu de l’extérieur est capitale : la croissance de l’individualité repose sur l’expérience, c’est-à-dire sur les efforts que fait l’individu depuis son enfance pour découvrir dans l’environnement des moyens de reconstruction ou d’approfondissement des situations qui sont les siennes. « L’éducation par l’expérience » ne signifie rien d’autre que cela : pour apprendre et devenir une individualité pleinement participante à la vie sociale, d’un côté l’élève doit bien sûr bénéficier de matériaux facilitant ou adaptés à ses capacités d’usage et de découverte, mais il doit aussi, par contraste avec la simple application d’une règle préalable, en faire usage et observer les conséquences de ses activités pour déterminer rétroactivement leur valeur et leur portée. Sur la base d’une telle observation, il peut prévoir des activités futures, c’est-à-dire soit des activités semblables pour produire des conséquences semblables, soit des activités différentes pour provoquer de nouvelles conséquences, donc pour innover, créer, inventer, découvrir, et ainsi de suite (Dewey, 2011).

Afin d’introduire la question de la participation politique qui ne peut manquer de se poser, remarquons que l’idée selon laquelle l’individualité est à la fois tributaire de son environnement et de son propre auto-développement forme la base d’une anthropologie philosophique dont l’impact politique est tout à fait considérable. Schématiquement, la conception du sujet-substance débouche sur le libéralisme conçu comme laisser-faire (ce qui fut particulièrement clair chez Guillaume de Humboldt) tandis que la conception du sujet-partie d’un tout débouche sur l’organicisme. Dans les deux cas il n’y a pas de participation : schématiquement toujours, le sujet-substance est censé réaliser automatiquement toutes ses potentialités du moment que les obstacles à son développement sont supprimés, notamment les obstacles étatiques à sa conduite économique et à ses diverses entreprises – tandis que le sujet-partie se réalise en adhérant à la structure complète, voire en s’y immergeant ou en fusionnant avec elle, ce qu’il fait d’autant mieux qu’il renonce à son individualité. On pourra reconnaître ici une caractéristique de base des régimes nationalistes, racialistes ou totalitaires (Zask, 2011).

Contrairement à ce qui se passe dans ces deux cas, le régime politique que Tocqueville a appelé « démocratie libérale » et qui précédemment, au moment de son apparition, avait été appelé « système américain de gouvernement » puis « république démocratique », correspond à une anthropologie spécifique de l’être en formation qui, sans se réduire à la persévérance dans l’existence spinoziste, entretient une certaine proximité avec elle. Quant aux relations entre les citoyens et le gouvernement, elles ne sont pas non plus unilatérales ; elles dépendent à nouveau d’interactions. Autrement dit, elles dépendent d’un côté de la distribution, par la collectivité, des opportunités de participation individuelle et, de l’autre, du fait que « le peuple prend part au gouvernement » (expression que Tocqueville avait utilisée pour définir le régime démocratique). Ici comme précédemment, ce « prendre part » qu’on pourrait aussi comprendre en termes de « contribution » s’inscrit dans la perspective éducative, éthique et anthropologique de la formation du sujet humain. Il faut comprendre cette dernière comme contingente et précaire : l’auto-développement passe par l’autogouvernement. On voit donc que, du point de vue pragmatiste, l’accent porte sur la production des moyens matériels ou mentaux de la participation effective des individus, sur les aspects juridiques de la participation, sur le rôle concret des citoyens ou sur leur organisation en publics, cela ne dépend pas de préférences politiques différentes mais du point de vue qui s’impose comme prioritaire en fonction des circonstances. Parfois, comme le fait remarquer Dewey, il faut plus d’État, parfois il en faut moins. Cela dépend du niveau général de participation et, par conséquent, des opportunités dont jouissent effectivement les individus de « se diriger sans un maître » et d’être les acteurs de leurs propres expériences dans quelque domaine que ce soit (Dewey, 2010).

Le cas des citoyens est suffisamment particulier pour que Dewey lui ait donné une place à part. En effet, contrairement aux personnes dites privées, les citoyens s’occupent, non des affaires dont ils sont en personne les initiateurs, mais, selon la devenue célèbre définition de Dewey, des conséquences d’activités dont ils ne sont pas responsables et auxquelles ils ne prennent pas part mais qui pourtant les affectent massivement, comme une pollution industrielle, une hausse du coût des matières premières ou une déclaration de guerre, etc. En accord avec la conception pragmatiste, ce qui caractérise les citoyens ne sont pas des vertus magiques liées à des facultés spéciales mais une fonction distinctive qui consiste à réglementer les activités préjudiciables dont l’initiative incombe à d’autres qu’à soi-même. La différence entre privé et public ne repose donc ni sur la nature des activités considérées, ni sur les attitudes et les facultés en jeu, mais sur la portée des conséquences des activités sociales, selon qu’elles outrepassent le cercle des acteurs ou y restent confinées. Elle ne recoupe donc en rien la distinction entre individuel et collectif, privatif et commun et autres distinctions du même genre.

Ceci étant, affirmer comme le fait Dewey, que le public est formé des gens impactés par ces conséquences indirectes conduit à lui conférer une fonction participative d’une ampleur autrement plus grande que celle prévue par la démocratie dite représentative. En effet, il en va de même de ce qui a été dit de l’expérience en général. Le public impacté est d’abord passif. Pour que les individus affectés surmontent le préjudice qu’ils subissent et puissent se réengager dans un continuum d’activités positives, il faut qu’ils découvrent dans leur environnement problématique des moyens, des données ou des idées qui leur permettent de transformer réellement et concrètement cet environnement. Il leur faut donc en priorité identifier les causes du préjudice qui les affectent, puis s’organiser, communiquer entre eux et se fédérer, bref enquêter sur les conditions de leur apparition comme public. Après quoi il leur reste bien sûr à faire pression sur le gouvernement, à proposer des lois et des régulations, à surveiller leurs mandataires et à examiner in fine si oui ou non les mesures prises en leur faveur ont changé favorablement la donne ou pas (Dewey, 2010).

La participation du public au gouvernement est donc beaucoup plus complète, exigeante et constituante que la participation qui nous est familière, à savoir surveiller les gouvernants, les critiquer ou les acclamer, et voter une fois de temps en temps. Dans la perspective ouverte par le pragmatisme, la fonction politique des citoyens ne récuse pas le système représentatif mais le complète utilement en sécurisant d’une manière inégalable à la fois les libertés des individus et ce que Dewey appelait, à la suite de Jefferson, « le mode de vie démocratique ». Que cette philosophie pragmatiste soit l’avant-garde de la démocratie participative n’est pas douteux. Qu’elle lui ajoute cette épaisseur culturelle et sociale dont les dispositifs participatifs aujourd’hui ne sont pas encore dotés est une raison pour s’y rapporter et y trouver un éclairage irremplaçable.

  • Cometti J-P., 2010, Qu'est-ce que le pragmatisme ?, Paris, Gallimard.
  • Deledalle G., 1967,L'Idée d'expérience dans la philosophie de John Dewey, Paris, Presses universitaires de France.
  • Dewey J., 1910, The Influence of Darwin on Philosophy and Other Essays in Contemporary Thought, New York, Henry Holt and Company (1910). http://www.brocku.ca/MeadProject/Dewey/Dewey_1910b/Dewey_1910_toc.html.
  • Dewey J., 1922, Human Nature and Conduct, New York, Henry Holt and Company, http://www.gutenberg.org/cache/epub/41386/pg41386.txt (accès le 23/06/2014).
  • Dewey J., 2010, Le Public et ses problèmes, Paris, Gallimard, « Folio ».
  • Dewey J., 2011, Démocratie et éducation suivi de Expérience et éducation, Paris, Armand Colin.
  • James W., 2003, Précis de psychologie [trad. par Ferron N.], Paris, Les Empêcheurs de penser en rond.
  • Mead G.H., 2006, L’Esprit, le soi et la société [trad. par Cefaï D. et Quéré L.], Paris, Presses universitaires de France, « Le Lien social ».
  • Peirce C. S., Moore E. C. (dir.), 1998, The Essential Writings (Great Books in Philosophy), New York, Prometheus Books.
  • Rorty R., 1993 Conséquences du pragmatisme [trad. par Cometti J-P.], Paris, Seuil.
  • Rorty R., 2000, Philosophy and Social Hope, New York, Penguin Books.
  • Tiercelin C., 1993, C.S. Peirce et le pragmatisme, Paris, Presses universitaires de France.
  • Zask J., 2000, L'Opinion publique et son double, Livre II, John Dewey, philosophe du public, Paris, L'Harmattan.
  • Zask J., 2011, Participer : essai sur les formes démocratiques de la participation, Paris, Le Bord de l'eau.
Bibliographie