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Forum en ligne

Romain BADOUARD
Maître de conférences
Sciences de l'information et de la communication
Université de Cergy-Pontoise

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Le forum en ligne est un dispositif délibératif qui organise une discussion entre individus à distance.

Pour citer cet article

Romain BADOUARD, « Forum en ligne », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/forum-en-ligne.

Le terme de forum désigne à l’origine les places publiques des villes de la Rome antique, où se réunissaient les citoyens pour traiter des affaires politiques, économiques ou religieuses. Par analogie, le terme est aujourd’hui employé pour désigner des espaces ou des dispositifs ouverts au sein desquels des citoyens débattent de sujets ayant trait à la vie publique. Différentes déclinaisons de la notion sont utilisées par les chercheurs qui s’intéressent aux questions de participation (forums hybrides, ouverts, etc.) et parmi elles, les forums en ligne, dont il va être question ici. 

 

Le forum en ligne est un dispositif délibératif qui organise une discussion entre individus à distance. Hébergé sur un site internet, il permet de poster des messages successifs au sein de fils de discussion relatifs à un sujet dédié. Il peut être ouvert ou fermé selon qu’il nécessite une inscription ou non pour prendre part à l’échange. La dynamique délibérative favorisée par un forum en ligne présente plusieurs spécificités : les échanges sont asynchrones (à l’inverse des chats), se font par écrit, et les interlocuteurs ne sont pas tenus d’utiliser leur véritable identité (recours à des pseudonymes). Les débats peuvent s’étirer sur un temps long et faire l’objet d’une consultation a posteriori.

 

Les forums en ligne ont fait l’objet d’une littérature académique abondante. Premiers espaces de discussion sur Internet, ils ont dès le milieu des années 1990 été considérés comme des terrains « virtuels » où mettre à l’épreuve l’idéal délibératif habermassien (Greffet et Wojcik, 2008). La « qualité » de la délibération sur ces forums est dès lors devenue un sujet de préoccupation majeure pour une communauté de chercheurs se constituant autour de ce nouvel objet d’étude. Des critères et des indicateurs d’évaluation ont été élaborés, puis confrontés à des terrains divers afin de comprendre en quoi le cadrage des débats opéré par un forum en ligne influençait la teneur des discussions. La principale difficulté méthodologique d’une telle approche a trait au caractère éminemment subjectif des critères définis : comment par exemple, évaluer le degré de rationalité des échanges, la capacité réflexive des participants, ou encore le caractère inclusif d’un forum ? Face à ces difficultés, les chercheurs du domaine ont mis sur pied des protocoles d’étude rigoureux et des grilles d’analyse particulièrement complexes (Stromer-Galley, 2007 ; Kies, 2010 ; Monnoyer-Smith et Wojcik, 2012).

 

La diversité des méthodes employées a d’ailleurs mené les chercheurs à des résultats hétéroclites, voire contradictoires. Si pour certains, la non-présence physique favorise les prises de parole catégoriques qui font obstacle à l’établissement d’un consensus, pour d’autres, elle agit au contraire comme un filtre qui pousse les internautes à nuancer leurs arguments. Face aux travaux qui mettent en avant une « spirale du silence » qui favoriserait en ligne l’expression des points de vue majoritaires, d’autres études soutiennent que les forums facilitent la prise de parole d’individus exprimant des points de vue minoritaires. D’ailleurs, au-delà des forums, si le potentiel délibératif d’Internet relève en partie d’une « sérendipité » favorisée par les pratiques de navigation des internautes, à même de les confronter à des opinions contradictoires, certains chercheurs soulignent à l’inverse la structuration homophile des espaces publics sur Internet, favorisant de fait la navigation au sein de sphères idéologiques homogènes (Lev-On et Manin, 2006).

 

Certaines conclusions font pour autant consensus au sein de la communauté scientifique. La dynamique engendrée par un forum semble par exemple favoriser la participation d’une minorité active : on parle ainsi d’une loi des 1/10/100, pour exprimer l’idée que pour 1 utilisateur actif qui produit de nombreux messages, il y a 10 contributeurs qui commentent et 100 spectateurs qui ne font que prendre connaissance des échanges. Un autre élément relevé dans de nombreuses études réside dans le rôle que jouent les forums dans la régulation des communautés en ligne. Les règles de fonctionnement de ces communautés, construites autour de principes de gouvernance collective, de valorisation de la participation, d’équité de la prise de parole et de recherche de consensus, sont ainsi mis à l’épreuve au sein de ces forums. Ces formes d’auto-gestion en ligne font preuve d’une certaine efficacité, au point qu’elles sont devenues des méthodes de travail pour les communautés du logiciel libre ou pour les instances qui produisent les standards techniques d’Internet (Badouard, Musiani, et al., 2012). Le forum et ses dérivés permettent ainsi de réguler de larges communautés dont les membres peuvent exprimer des positions et des intérêts hétérogènes, comme le montre le cas de l’encyclopédie en ligne Wikipédia (Cardon et Levrel, 2009). Enfin, les forums en ligne ne sont pas que des espaces de discussion : ils sont également des lieux où se structurent des mobilisations en permettant la coordination d’individus à des projets collectifs (Akrich et Méadel, 2007), et des espaces d’entraide où sont redéfinis les liens de solidarité entre les membres d’une communauté (Auray, 2010).

 

Pour terminer ce rapide tour d’horizon, intéressons-nous aux usages de ces dispositifs dans le cadre de procédures participatives institutionnalisées. Ici, l’intérêt principal des forums en ligne est de proposer des espaces de débat inédits qui peuvent s’articuler à des espaces en face-à-face. En multipliant des dispositifs qui proposent chacun des caractéristiques spécifiques de prise de parole, la procédure favorise une expression plus large des intérêts et des positions des différents acteurs engagés (Benvegnu et Brugidou, 2008). Elle est également plus inclusive, dans la mesure où ce ne sont pas forcément les mêmes individus qui s’expriment en ligne et hors ligne : certains publics réticents à la prise de parole lors de réunions publiques peuvent ainsi faire preuve d’une certaine aisance une fois sur des forums en ligne (Monnoyer-Smith, 2006).
Différentes études de cas ont également souligné que dans le cadre de procédures consultatives, les forums sont moins utilisés comme des opportunités de dialogue que comme des scènes publiques où les internautes livrent des témoignages (Wojcik, 2006) ou mobilisent des individus pour « détourner » la procédure (Badouard, Musiani, et al., 2012).

 

Les forums en ligne en tant que scènes publiques sont ainsi révélateurs de l’importance de la conception technique des dispositifs participatifs sur Internet. Parce qu’ils cadrent les interactions entre internautes et configurent leurs modalités d’action, les forums mettent en œuvre une certaine vision de la participation. Le recours à certaines applications techniques dans le cadre de procédures institutionnalisées revient alors à effectuer un choix politique, en « matérialisant » certaines conceptions de la citoyenneté (Wright et Street, 2007 ; Monnoyer-Smith, 2010). Le forum nous invite ainsi à détourner notre regard d’une technologie participative vers son design, dans la mesure où c’est dans sa conception, et non dans la technologie en elle-même, que réside son potentiel démocratique.

  • AKRICH M., MÉADEL C., 2007, « De l’interaction à l’engagement : les collectifs électroniques, nouveaux militants dans le champ de la santé », Hermès, no 47, p. 145-154.
  • AURAY N., 2010, « Le Web et le tissu des solidarités », Communications, no 88, p. 117-131.
  • BADOUARD R., MUSIANI F., et al., 2012, « Towards a Typology of Internet Governance Sociotechnical Arrangements », in MASSIT-FOLLEA F., MEADEL C. (dir.), et al., Normative Experiences in Internet Politics, Paris, Presses des Mines, p. 99-124.
  • BENVEGNU N., BRUGIDOU M., 2008, « Prendre la parole sur Internet. Des dispositifs sociotechniques aux grammaires de la discussion », Réseaux, no 150, p. 51-52.
  • CARDON D., LEVREL J., 2009, « La vigilance participative. Une interprétation de la gouvernance de Wikipédia », Réseaux, no 154, p. 51-89.
  • GREFFET F., WOJCIK S., 2008, « Parler politique en ligne : une revue des travaux français et anglo-saxons », Réseaux, no 150, p. 19-50.
  • KIES R., 2010, Promise and Limits of Web-Deliberation, Basingstoke, Palgrave Macmillan.
  • LEV-ON A., MANIN B., 2006, « Internet : la main invisible de la délibération », Esprit, p. 195-212.
  • MONNOYER-SMITH L., 2006, « Être créatif sous la contrainte. Une analyse des formes nouvelles de la délibération publique : le cas DUCSAI », Politix, no 75, p. 75-101.
  • MONNOYER-SMITH L., 2010, Communication et délibération. Enjeux technologiques et mutations citoyennes, Paris, Lavoisier / Hermès science.
  • MONNOYER-SMITH L., WOJCIK S., 2012, « Technology and the Quality of Public Deliberation. A Comparison Between on and Off-line Participation », Journal of Electronic Governance, vol. 5, no 1, p. 24-49.
  • STROMER-GALLEY J., 2007, « Measuring Deliberation’s Content: A Coding Scheme », Journal of Public Deliberation, vol. 3, no 1, http://services.bepress.com/jpd/vol3/iss1/art12 (accès le 29/04/2014).
  • WOJCIK S., 2006, « Registres et ressorts de la prise de parole sur Internet », actes du colloque Démocratie participative en Europe, LERASS, Toulouse, 15-17 novembre, p. 329-335.
  • WRIGHT S., STREET J., 2007, « Democracy, Deliberation and Design: The Case of Online Discussion Forums », New Media Society, vol. 9, no 5, p. 849-869.
Bibliographie