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Définition de l'entrée

Désigne tout espace, au sens physique mais aussi virtuel du terme, accessible à tous et ayant la capacité de refléter la diversité des populations et des fonctionnements d’une société urbaine.

Pour citer cet article

Ilaria CASILLO, « Espace public », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/espace-public.

Des théories

Une question d’espace

L’espace public est un des concepts les plus interdisciplinaires des sciences sociales. Il a fait l’objet d’études dans le cadre des sciences de l’espace, de la philosophie, de l’anthropologie, de la sociologie, de la politologie, de la géographie urbaine, de l’aménagement, etc. Au cours des dernières années, ce concept a été au cœur de nombreuses critiques visant essentiellement la définition de l’espace public comme espace de socialisation et de mise en égalité des individus au sein des sociétés.
En réalité, la transversalité de ce concept – ainsi que son importance dans la compréhension des enjeux posés aux expériences politiques telles que la participation – est liée à sa polysémie.
Une première clarification s’impose donc. Ce terme est souvent utilisé de façon interchangeable avec l’expression « sphère publique ». Cette synonymie dérive de ce que Lévy et Lussault appellent une « mythologie spatiale » – ici, celle de l’agora grecque. Cette dernière, « assez systématiquement imagé[e] sous forme d’une place publique, constitue pour beaucoup le cadre matériel idéal de la réalisation parfaite de la discussion citoyenne, libre et équitable » (Lussaut, 2003, p. 340). Cette conception de l’espace public explique pourquoi l’on associe ce type d’espace à un espace vertueux de la citoyenneté. Elle explique également pourquoi la plupart des changements intervenus dans la société et dans l’économie sont souvent lus et analysés à partir de la théorie de la crise de l’espace public.
En réalité, espace public et sphère publique représentent deux dimensions différentes mais connectées à la vie sociale. Le premier concept, relevant de la géographie, désigne tout espace, généralement au sens physique du terme, accessible à tous et ayant la capacité de refléter la diversité des populations et des fonctionnements d’une société urbaine. Il s’agit d’espaces tels qu’une place, un jardin, une rue, un trottoir, mais également un terrain vague, un parking, etc. En d’autres termes, il s’agit de tout espace de rencontre, qu’elle soit fortuite ou programmée, où l’on peut faire l’expérience de l’Autre et où la différence, même sa propre différence, est protégée par l’anonymat. De manière générale, c’est en mesurant le bon état de santé de ces espaces que l’on peut mesurer la réussite des politiques urbaines.
Le terme « sphère publique » désigne, lui, l’espace matériel et immatériel des relations dialogiques entre les individus et les groupes au sein d’une société.
Le concept de sphère publique a été forgé dans les années 1950 par le philosophe allemand Habermas, qui a étudié la formation et le déclin de la sphère publique bourgeoise. Selon Habermas, la bourgeoisie du XVIIIe siècle, en quête d’influence sur le pouvoir étatique, a développé des relations culturelles et sociales grâce à de nouveaux moyens de communication et de médiatisation lui permettant de peser sur les décisions étatiques sans passer par des dispositifs comme la délégation ou la représentation politique. En ce sens, la sphère publique est à la fois une entité immatérielle qui fait usage de la raison pour critiquer le pouvoir de l’État et un espace de délibération et de discussion – ce que Habermas définit comme « espace public communicationnel ». En réalité, Habermas utilise le terme « sphère publique » (offentlichkeit) et non celui d’espace public, contrairement à la traduction proposée dans la version française de son ouvrage de 1962. Cela permet d’expliquer les deux constats suivants.
Premièrement, le terme habermassien de « sphère publique » n’est pas à l’origine de celui d’espace public, et pas seulement d’un point de vue chronologique. En ce sens, « l’espace public, en tant qu’il dénote globalement la sphère délibérative, serait issu, par un artefact de traduction, d’un effet performatif d’un modèle spatial dominant [l’idéal-type de la place publique, de l’agora] qui aurait influé sur le choix de désignation d’un phénomène » (Lussault, 2003, p. 340). Deuxièmement, dans la conception habermassienne, l’espace public entre dans un modèle normatif qui néglige la dimension spatiale et identitaire de la vie sociale. En effet, à la base de ce modèle, il y a la théorie de l’agir communicationnel – développée par Habermas peu de temps après – dans la mesure où la formation de la sphère publique serait la résultante d’un accord consensuel au sein de la société du XIXe siècle. Selon cette conception, tous ceux qui sont en mesure d’exprimer un point de vue rationnel et qui ont une certaine capacité à exercer la parole dans le cadre de relations sociales peuvent faire partie de la sphère publique. Toutefois, cet universalisme formel ne reflète pas la complexité et la diversité de la société de l’époque. Même s’il est, par principe, universel et égalitaire, l’espace public habermassien reste dans les faits inaccessible à tous ceux qui n’ont ni les capacités, ni l’éducation nécessaires pour délibérer et participer à un débat public (Hurd, 2001). D’ailleurs, l’exclusion des couches subalternes (soldats, ouvriers, etc.) a provoqué l’émergence d’espaces alternatifs de rencontre et de débat hors du contrôle des couches dominantes.
Or, si l’on considère que les pratiques et les conduites matérielles ont un pouvoir explicatif dans la production de l’espace géographique, l’espace public habermassien est non seulement peu accessible, mais il est moins « spatial » qu’un espace public. Au-delà de l’absence de prise en compte de l’organisation spatiale de la société, qui n’était pas un des objectifs d’analyse d’Habermas, sa conception de l’espace public s’inscrit dans une vision moderniste qui tient pour acquis non seulement la façon dont cet espace est produit, mais aussi la valeur positive et vertueuse qui lui est attachée.
La théorie de l’espace public de Hannah Arendt relève de la même optique, même si elle aboutit à un autre type de résultat. Selon cette théorie, l’espace public naît dans la Grèce ancienne (notamment dans l’agora de la polis) en tant qu’espace d’égalité de tous les citoyens, par opposition aux espaces inégalitaires de la sphère privée. L’espace public serait l’espace au sein duquel tous peuvent exercer la politeia, la pratique active de la citoyenneté. Contrairement à la sphère publique habmermassienne, celle de Arendt ne serait pas le lieu de construction du consensus, de la rationalité ou de l’homogénéité ; elle serait le lieu où les différences trouvent leur place.

 

Des acteurs

Espace public : l’espace de(s) personne(s)

Depuis plus d’une quinzaine d’années, plusieurs contributions – d’orientation post-moderne – ont insisté sur la crise de l’espace public qui caractériserait les sociétés post-industrielles du nouveau capitalisme. Un des auteurs qui incarne le mieux ce courant de pensée est Richard Sennet. Selon Sennet, avec la venue du capitalisme industriel, la sphère privée l’a emporté sur la sphère publique, comme le montre bien l’observatoire privilégié que constitue la ville. Cette dernière serait l’espace où les rapports impersonnels se construisent, où la diversité et la complexité des personnes, des intérêts et des goûts deviennent une expérience sociale. Or, la marchandisation des espaces publics, leur surveillance, leur militarisation croissantes font que cet espace perd la diversité, le désordre et la conflictualité qui lui sont propres (Sennet, 2000). Si Sennet proclame la mort de l’espace public, d’autres chercheurs considèrent que le capitalisme qui caractérise l’époque contemporaine aurait plutôt reconfiguré son rôle et sa logique. Il serait devenu l’espace de la suprématie du marché, des intérêts privés, de la consommation plus que celui de la participation ; un espace réservé à certains.
Cette conception post-moderne de l’espace public a été remise en cause par les recherches en géographie radicale qui ont commencé par nier le postulat de base des théories post-modernes, selon lesquelles l’espace public moderne est l’espace de tous, ouvert à tous, un espace stable et défini. Au contraire, selon les théories radicales, la proximité, la diversité et l’accessibilité qui ont caractérisé l’expérience moderne des espaces publics correspondent plus à un idéal qu’à une réalité (Zukin, 1995).
Or, les exemples récents d’usage et de réappropriation des espaces publics par les mouvements tels que Occupy Wall Street, les Indignés, les Anonymes (pour les espaces publics dits virtuels) à toutes les échelles, font émerger deux éléments majeurs. Premièrement, ils montrent que l’interaction sociale caractérisant tout espace public est un processus à la fois politique et de politiques. Deuxièmement, ils illustrent bien la nécessité de considérer et d’analyser l’espace public en tant que production sociale – comme tout espace d’ailleurs – et non simplement comme espace partagé ou comme un lieu collectif géré par une quelconque autorité publique. Les moments et la façon dont les individus sont en co-présence constituent la caractéristique principale d’un espace public. En ce sens, il s’agit d’un espace politique car il permet aux citoyens, à travers la co-présence et les tensions, les conflits ou les solidarités qu’elle génère, d’apprendre à vivre ensemble. Cette dimension d’apprentissage fait en sorte que les citoyens deviennent eux-mêmes Public (Dewey, 1954). Les expériences de participation spontanée et d’occupation d’ espaces publics par excellence, comme les places ou les parcs (Place Tahrir, Zuccotti Parc etc.), laissent supposer que ces derniers ne sont pas en crise et que au contraire ils sont à même de forger des nouvelles sphères publiques mondiales.

 

Des usages : espace public et participation

Un espace qui résiste

Les luttes de protestation urbaines contre la privatisation des espaces, les conflits d’usage autour de grandes infrastructures reliant les métropoles contemporaines, etc., ont montré que l’espace public pouvait jouer un rôle d’arène des conflits et favoriser la participation citoyenne. Plusieurs auteurs (Mitchell, 1995 ; Staeheli et Thompson, 1997) ont souligné que « les luttes sur l’usage de l’espace public représentent des expériences de conflits autour des différentes conceptions de la citoyenneté et sur la façon de concevoir la participation au sein d’une communauté politique et sociale » (Staeheli et Thompson, 1997). Ainsi, au fil des années, on a assisté – parallèlement aux processus de marchandisation des espaces – à des processus de réappropriation des espaces publics en tant qu’espaces de résistance, permettant des formes inédites de participation, de solidarité, de redéfinition de l’intérêt collectif. Toutefois, cette forme d’usage et de participation est souvent le résultat de négociations plus ou moins institutionnalisées et pacifiques entre les acteurs. Les groupes et les personnes qui veulent accéder à l’espace public, dans sa dimension physique tout comme dans sa dimension politique, doivent se confronter aux pouvoirs, symboles ou coalitions d’acteurs qui souvent mettent à l’écart les composantes faibles et exclues des sociétés.

Vers une pragmatique de l’espace public

À la lumière de ces pratiques, une nouvelle conception semble apparaître : celle de la « pragmatique de l’espace public » (Elkin, 1985 ; Turco, 2000). Cette approche considère la présence des acteurs dans l’espace public comme l’indicateur de leur volonté d’affirmer leur existence et leur identité dans la sphère publique, plutôt que de leur volonté de consommer ou de poursuivre des finalités à court terme. Cette appropriation de l’espace public prend les formes de la protestation, du conflit ou d’une action pacifique. Quelle que soit sa forme, l’espace public doit être appréhendé et gouverné pragmatiquement, c’est-à-dire comme résultant des formes d’expression et d’affirmation de toutes les composantes sociales.

  • ARENDT H.,1983, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, « Agora ».
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  • BANERJEE T., 2001, « The Future of Public Space », Journal of the American Planning Association, vol. 67, no 1, p. 9-24.
  • BRIDGE G., WATSON S., 2000, « City Publics », in BRIDGE G., WATSON S., A Companion to the City, Oxford, Blackwell, p. 369-379.
  • CALHOUN C. (dir.), 1992, Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Massachusetts Institute of Technology Press.
  • DEAR M., FLUTSY S., 1998, « Postmodern Urbanism », Annals of the Association of the American Geographers, vol. 88, no 1, p. 50-72.
  • ELKIN S., 1985, « Economic and Political Rationality », Polity, vol. 18, no 2, p. 253-271.
  • ELSTER J. (dir.), 1998, Deliberative Democracy, New York, Cambridge University Press.
  • HABERMAS J., 1988, L’Espace public, Paris, Payot, « Critique de la politique ».
  • HOLSTON J., 1999, « Spaces of Insurgent Citizenship », in HOLSTON J., Cities and Citizenship, Durham, Duke University Press, p. 155-174.
  • HOWELL P., 1993, « Public Space and the Public Sphere: Political Theory and the Historical Geography of Modernity », Environment Planning D: Sociecty and Space, vol. 11, no 3, p. 303-322.
Bibliographie