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Définition de l'entrée

L’émotion est une expérience du plaisir/déplaisir vécue par un être animé, plus ou moins intense et temporellement limitée.

Pour citer cet article

Christian PLANTIN, « Émotion », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/emotion.

Du point de vue du lexique, les premiers termes associés à émotion sont « agitation, trouble, passion, émoi, mouvement, exaltation, excitation, inquiétude, bouleversement, enthousiasme » (CRISCO, art. émotion). On voit qu’en français, le mot émotion est d’abord associé à des manifestations matérielles, physiques (agitation, trouble, mouvement, excitation, bouleversement) ou à des mixtes (exaltation, enthousiasme, passion) plus qu’à des états mentaux (inquiétude). Ce caractère matériel et comportemental des émotions est souvent lié à l’étymologie du verbe émouvoir, « le latin populaire °exmovere […], composé de ex- et movere "mettre en mouvement" » (Rey, 1998 [1992] art. émouvoir).
La notion d’émotion est liée à celles d’affect (psychanalyse), dhumeurs (médecine ancienne), de pathos (rhétorique), déprouvé (sémiotique)… la philosophie classique prenait pour objet les passions ; l’âge romantique a développé une esthétique du sentiment.
L’émotion est une expérience du plaisir/déplaisir, vécue par un être animé plus ou moins intense, et temporellement limitée.
Selon cette définition, peuvent éprouver des émotions non seulement les humains et les animaux supérieurs, mais tous les êtres capables de réagir biologiquement, positivement ou négativement, à une variation de leur environnement. Du point de vue anthropologique et historique, la liste des êtres animés auxquels on attribue une telle sensibilité est ouverte, et a tendance à s’enrichir.
L’expérience émotionnelle est structurée comme un syndrome, une synthèse d’états de divers ordres. On distingue quatre symptômes, ou composantes, de l’émotion :

  • psychique, un état de conscience, ayant une réalité psychologique ;
  • neuro-physiologique, un état du corps accessible ou non à la conscience de la personne émue. La peur, la colère sont accompagnées d’une poussée d’adrénaline ; la honte ou l’embarras, d’une vaso-dilatation se manifestant par une rougeur de la face ;
  • mimo-posturo-gestuelle, une configuration plus ou moins spécifique des traits du visage, de la posture du corps accompagne chaque émotion, ainsi qu’une attitude, par exemple la réaction de fuite accompagnant la peur ;
  • cognitive, liée à une perception de la réalité.

Les relations entre ces composantes sont problématiques. Un dictionnaire définit l’émotion comme un « trouble subit, agitation passagère causée par la surprise, la peur, la joie, etc. » (Dubois, Lagane, et al., 1967, art. émotion). L’hypothèse de James-Lange propose d’inverser cet ordre de causalité communément entre la composante psychique et la composante neuro-physiologique de l’émotion ; ce n’est pas la joie qui cause le trouble, c’est le trouble qui cause le sentiment de joie : « Common sense say we lose our fortune, are sorry and weep ; […]. The hypothesis here to be defended says that this order of sequences is incorrect […] the more rational statement is that we feel sorry because we cry […] » (James, 2007, p. 14) ; autrement dit, le stimulus événementiel we lose our fortune provoque un choc causal, neuro-physiologique, we cry, qui lui-même est à la source d’un certain contenu psychique, we feel sorry.

 

Les émotions de base

Les émotions de base sont constituées par un groupe d’émotions dont il est possible de dériver les autres. Aristote a proposé un jeu d’émotions de base complémentaires dans la Rhétorique : colère/calme, amitié/haine, peur/confiance, honte/impudence, obligeance/[désobligeance], pitié/indignation, envie/émulation (Aristote, 2007, p. 1-11). De nombreux philosophes ont proposé des listes d’émotions ; selon Descartes, « il n’y a que six passions primitives […], l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse ; et que toutes les autres sont composées de quelques-unes de ces six, ou en sont des espèces » (1988 [1649], p. 195).
La notion d’émotion de base a été réélaborée par les psychologues qui caractérisent les émotions de base comme des émotions universelles, indépendantes des langues et des cultures ; les listes sont variables et plus ou moins développées, elles comprennent généralement la peur, la colère, le dégoût, la tristesse, la joie, la surprise. Ekman énumère quinze émotions fondamentales : l’amusement, la colère, le mépris, la satisfaction, le dégoût, l’embarras, l’excitation, la peur, la culpabilité, la fierté de la réussite, le soulagement, la tristesse-détresse, la satisfaction, le plaisir sensoriel, la honte (2000, p. 55).
Les questions de l’innéité et de l’universalité des émotions de base ont été posées par Darwin, qui considère que les modalités de l’expression des émotions, telles que nous pouvons les constater chez l’homme et l’animal, sont des « vestiges » (1998 [1872], p. 118) de mouvements ou de postures autrefois fonctionnelles ; ancrées par l’habitude, elles sont maintenant « innate or inherited » (op. cit., p. 348). Il s’ensuit que l’expression corporelle des émotions chez les hommes et les animaux est universelle : « the young and the old of widely different races, both with man and animals, express the same state of mind* by the same movement » (state of mind c'est-à-dire feelings ; pleased, frightened, angry) (op. cit.).

 

Les émotions parlées

Dans les situations comme la concertation, la négociation, la délibération et les situations argumentatives en général, la mise en question des positions, leur confrontation, la contradiction, le doute et l’incertitude, la possibilité de peser sur les décisions et le risque de ne pas y parvenir, introduisent des tensions corrélées sur les plans cognitif et émotionnel. Dans toutes ces situations, l’émotion propre est exprimée et suggérée par la parole, signifiée (au sens de intimée) aux autres. Elle peut être un handicap comme une ressource, notamment un moyen de canaliser l’échange dans telle ou telle direction.
Le rapport entre la modalité vécue et la modalité parlée de l’émotion est analogue à celui que la langue anglaise exprime à propos du temps par l’opposition de Time, le temps dans sa réalité extra-linguistique, et de Tense, le temps dans son formatage langagier ; la psychologie s’intéresse à l’émotion Time alors que l’émotion parlée relève de l’émotion Tense, l’émotion sémiotisée. On oppose ainsi deux modalités de l’émotion dans la parole, la parole perturbée par l’irruption spontanée, incontrôlée de l’émotion vécue, et la parole structurée par un usage stratégique, intentionnel de l’émotion. Dans le premier cas, l’émotion est une perturbation ; dans le second, c’est une ressource, dont l’exploitation peut aller jusqu’à la manipulation et au mensonge émotionnel. Les mêmes marques langagières (intonations, ruptures de constructions, exclamations) peuvent servir de symptômes ou de signifiants de l’émotion. Le locuteur peut ainsi jouer sur tous les tableaux pour signifier son émotion : l’exhiber, l’expliciter, ou encore la donner à inférer, notamment par sa manière de rendre compte d’une situation.
 

La parole alexithymique

Certaines personnalités n’expriment pas, ou peu leurs affects, elles sont dites alexithymiques (a, privatif – lexis, mot – thymos, émotion) ; leur discours ordinaire est focalisé sur « l’aspect matériel et objectif des événements, des situations et des relations » (Cosnier, 1994, p. 160). L’alexithymie est considérée comme une pathologie relativement courante. L’expression verbale de l’émotion est affaire de type de discours et de situations ; le discours ou l’entretien technique sont normalement à bas niveau d’expression des émotions. D’une manière générale, le réglage et le contrôle exercés par les locuteurs sur l’émotionnalité de leurs interventions est pré-cadré par le type de situation de parole où ils se trouvent.

 

Le récit d’émotion comme mode de gestion de l’émotion

La forme du récit d’émotion peut être rapportée à celle de la courbe émotionnelle (voir supra), dont elle mentionne fréquemment les éléments essentiels.

  • un état antérieur : l’émotion se développe à partir d’un état antérieur. Dans cet état, le sujet n’est pas dans un état « an-émotionnel », mais dans l’état de tension standard dans la situation considérée. Les récits d’émotion sont fréquemment introduits par une mention de cet état :

(1) « Dans le cadre de l’invitation d’un conférencier (séminaire X), nous avions choisi de nous retrouver au restaurant Y avec lequel l’Université a l’habitude de travailler. Nous nous disposions à passer une soirée conviviale. »

(2) « j’ déjeune […] ben ça c’est tout banal hein […] je coupe mon pain […] comme chacun fait hein. »

  • un événement survient, qui ne s’inscrit pas dans le scénario de l’action en cours ; l’émotion comprend un élément de surprise :

(1, à la suite) « Mais celle-ci s’est rapidement transformée en une suite d’incidents fort déplaisants. Nous avons dû attendre plus d’une heure avant d’être servi, et lorsque le maître d’hôtel a enfin pris la commande, il s’est montré arrogant et extrêmement désagréable. »

 (2, à la suite) « dites, y avait une agrafe. »

  • l’excitation monte, plus ou moins rapidement jusqu’à un certain palier :

(1, ultérieurement) « Trouvant l’ensemble des procédés indignes, et refusant d’aller plus loin dans une situation qui dégénérait nous sommes sortis un à un. »

(2, ultérieurement) « ça m’ faisait mal puis alors j’arrive pas j’arrivais pas j’ paniquais même (un peu j’ crois). »

  • un décours de l’émotion, jusqu’à récupération de l’état normal : « on s’en remet ». Le schéma de Gauss pèche par excès de symétrie en représentant ce décours comme la stricte inversion de la montée de l’émotion, alors que les deux phénomènes sont d’ordre totalement distincts, et d’abord, dans leur durée. Dans les deux cas mentionnés, le processus droit est beaucoup plus long que le processus gauche ; la courbe n’est pas symétrique, sa branche droite est moins abrupte, donc plus longue : « il leur a fallu du temps pour s’en remettre ». Ensuite, les phénomènes en jeu sont de nature différentes. Si le sujet est (apparemment, voir infra) passif lors de l’épisode de production de l’émotion, il est pleinement actif lorsqu’il prend en charge son émotion. La descente émotionnelle est gérée par un mixte d’action langagière et non langagière (une lettre aux collègues appelant au boycott du restaurant, décision de ne plus fréquenter le dans le premier cas ; discussion répétées avec une amie, protestation auprès du fournisseur de pain, obtention d’un dédommagement dans le second). Dans les deux cas, le récit d’émotion n’est pas un ornement, un épisode détachable, externe à l’émotion elle-même ; le partage de l’émotion est un mode de gestion de l’émotion (Rimé, 1993 [1989]). Il s’inscrit intégralement sur la courbe descendante du schéma.

On sait, depuis l’ancienne sophistique, que l’émotion est accessible au langage. Antiphon prétendait détenir « le secret de dissiper le chagrin par [le] discours » (Pseudo-Plutarque, 1844, 833b) ; Aristote a donné dans sa Rhétorique quelques clés pour construire les discours haineux ou amicaux, etc.

 

La justification de l’émotion

L’activité du sujet émotionné se lit non seulement dans son mode de gestion de l’émotion, dans les marques qui le stylisent comme une personne émue, mais aussi dans le formatage qu’il donne de la situation, et qui, paradoxalement peut-être, détermine son émotion. L’attribution d’émotion est rendue compréhensible pour l’interlocuteur (principe interactionnel dit d’accountability), par une mention de la raison de cette émotion, qui est une description de la situation : « parce que toutes les personnes que je connais travaillent (rires) elles travaillent presque toutes… toujours peur bien sûr avec eux euh de perdre leur emploi / on sait jamais ce qui va courir maintenant ou pas maintenant ».
La théorie causale de l’émotion analyse le lien de la situation comme un stimulus (la situation) provoquant automatiquement une réponse (une émotion). Mais cette approche n’explique pas que deux personnes partageant la même information (ayant connaissance du même dossier) réagissent dans des sens opposés : c’est que les situations sont structurées par la cognition des acteurs, intégrant leurs systèmes de valeurs et d’intérêts.
On justifie concrètement son émotion en décrivant la situation sous un certain point de vue, et des points de vue opposés intègrent des émotions opposées.

L1 : « J’ai peur de la crise, tu as vu la montée du chômage ?

L2 : - Moi ça me réjouit, ça va faire un peu bouger les choses. »

C’est ainsi qu’un médecin peut rassurer (ramener au calme) une patiente angoissée par la perspective d’une opération en procédant à une redescription de cette situation qui élimine la raison de la peur panique :

Patient : « Je dois subir une intervention et ça j’ai une peur panique de rester dans l’opération […] si j’suis anesthésiée que j’ai pas le réflexe d’avaler, ben ça y est couic, ça y est.

Médecin : - Ben non i’va vous intuber. »

Le cas des injonctions émotionnelles : on voit même que la quête des bonnes raisons peut précéder l’émotion :
Indignez-vous ! « Aux jeunes je dis : regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation – le traitement faits aux immigrés, aux sans-papiers, aux Roms. Vous trouverez des situations concrètes qui vous amènent à donner cours à une action citoyenne forte. Cherchez et vous trouverez ! » (Hessel, 2010, p. 16).
Ce n’est pas la situation dans son objectivité mais la perception de la situation qui est liée à l’émotion. Le stimulus est une situation sous une certaine description.
L’émotion n’est pas seulement un éprouvé psychique ; c’est une manière d’analyser une situation, un mode de comportement impliquant toute la personne, et une manière d’impliquer l’autre dans la gestion de la situation : en somme, l’émotion est une ressource pour l’action et l’interaction.

  • AOUICHE K., BALTHAZAR L., Corpus de langue parlée en interaction, université de Lyon 2, http://clapi.univ-lyon2.fr/ (accès le 16/05/2014).
  • ARISTOTE, 2007, Rhétorique [introduction, trad. par CHIRON P.], Paris, Flammarion, « GF Philosophie ».
  • COSNIER J., 1994, Psychologie des émotions et des sentiments, Paris, Nathan, « Psychologie dynamique ».
  • CRISCO, Dictionnaire électronique des synonymes, université de Caen, www.crisco.unicaen.fr (accès le 16/05/2014).
  • DARWIN C., 1998 [1872], The Expression of the Emotions in Man and Animals [introduction par EKMAN P., appendice par PRODGER P.], Oxford, Oxford University Press.
  • DESCARTES R., 1988 [1649], Les Passions de l’âme, précédé de MONNOYER J-M., La Pathétique cartésienne, Paris, Gallimard.
  • DUBOIS J., LAGANE R., et al., 1967, Dictionnaire du français contemporain, Paris, Larousse.
  • EKMAN P., 2000, « Basic Emotions », in DALGLEISH T., POWER M., Handbook of emotion and cognition, Hoboken, John Wiley, p. 45-59.
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  • JAMES W., 2007 [1884], What is an Emotion?, Radford, Wilder.
  • PLANTIN C., 2011, Les Bonnes raisons des émotions. Principes et méthode pour l’étude du discours émotionné, Berne, Peter Lang, « Sciences pour la communication ».
  • PSEUDO-PLUTARQUE, 1844, « Vie d’Antiphon », in PLUTARQUE, Œuvres morales de Plutarque, t. IV [trad. par RICARD], Paris, Lefèvre, p. 141-147.
  • REY A. (dir.), 1998 [1992], Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert.
  • RIMÉ B., 1993 [1989], « Le partage social des émotions », in RIMÉ B., SCHERER K.R., Les Émotions, Neuchâtel / Paris, Delachaux et Niestlé, p. 271-303.
  • SCHERER K.R., 1984, « On the Nature and Function of Emotion: A Component Process Approach », in SCHERER K.R., EKMAN P., Approaches to Emotion, Hillsdale, Lawrence Erlbaum, p. 293-317.
Bibliographie