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Définition de l'entrée

Le dispositif est d’abord un assemblage intentionnel d’éléments hétérogènes (instruments, méthodes, actions publiques, etc.) répartis spécifiquement en fonction d’une finalité attendue.

Pour citer cet article

Philippe ZITTOUN, « Dispositif », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/dispositif.

Lorsque l’on s’emploie à définir un concept aussi complexe que celui de « dispositif », on se retrouve confronté assez rapidement à la même difficulté qu’avait rencontrée Wittgenstein lorsqu’il entreprit de définir celui de « jeux » (Wittgenstein, 2005). S’il n’est pas difficile de reconnaître un jeu lorsqu’on le voit, explique l’auteur, s’il existe en quelque sorte un « air de famille » entre tous les jeux, aucune définition ne semble capable de rassembler l’ensemble de la famille et il est toujours possible de trouver un contre-exemple qui vient fragiliser le travail définitionnel si difficilement réalisé.
Si les dispositifs dégagent ainsi un « air de famille », ayant pour caractéristique commune de ressembler le plus souvent à un rassemblement intentionnel de moyens en vue de préparer une finalité commune (pour reprendre son étymologie latine), ils désignent des rassemblements de nature si hétérogène et de type de finalités si différentes que vouloir les embrasser dans une même définition relève d’une mission impossible. On évoque ainsi ce concept pour désigner tout autant un assemblage spécifique d’instruments techniques en vue d’un objectif commun comme dans le cas d’un dispositif de freinage par exemple, un rassemblement de méthodes techniques ou scientifiques pour produire une méthode commune, comme pour un dispositif d’observation, une configuration d’actions publiques particulières au regard d’un but, un dispositif de retour à l’emploi par exemple, un regroupement structuré de modalités d’actions en vue de faire participer un large public à une décision comme dans le cas d’un dispositif de participation citoyenne, une disposition stratégique particulière comme dans la situation d’un dispositif de défense, ou bien d’autres encore. À cette trop forte hétérogénéité des objets et des finalités s’ajoute une difficulté supplémentaire pour définir ce concept, l’identification de l’intentionnalité qui a guidé le regroupement. Il faut dire que non seulement cette intentionnalité n’est pas toujours explicite, laissant le champ ouvert à de multiples interprétations, mais qu’en plus elle est souvent brouillée par les conséquences inattendues qui émergent pendant sa mise en œuvre.
L’enjeu de cet article est donc moins de produire une définition exhaustive du dispositif que d’en dévoiler ses principaux usages dans le champ des sciences sociales en général, largement influencés par les travaux de Michel Foucault et de la sociologie des sciences, et dans celui des politiques publiques et de la participation en particulier.

 

L’héritage foucaldien, le dispositif comme mise en réseau d’éléments discursifs et non-discursifs

Très largement mobilisé ces dernières années par les chercheurs en sciences sociales, le concept de dispositif doit en partie son succès aux travaux de celui que Gilles Deleuze a surnommé « le philosophe des dispositifs », Michel Foucault (Deleuze, 1989). Ce dernier fait en effet du dispositif un concept central notamment dans son ouvrage décrivant l’histoire de la sexualité qu’il publie en 1976 (Foucault, 1976).
Avec ce concept de dispositif, Michel Foucault propose d’observer la façon dont se noue et se renoue à chaque époque des liens complexes entre des éléments aussi hétérogènes que des savoirs, des pratiques, des discours, des techniques ou encore des institutions et dont se structurent à travers ces liens des rapports de force et des relations de pouvoir. Alors qu’il avait dans ses précédents travaux mis en évidence l’importance de ces processus de regroupement d’éléments hétérogènes dans les discours, utilisant pour cela le concept d’épistémè, l’auteur de l’Histoire de la sexualité propose d’élargir son regard en tenant compte aussi d’éléments non discursifs comme « des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des mesures administratives, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques. Bref, du dit aussi bien que du non-dit » (Foucault, 1976, p. 300). Grâce à cet élargissement, l’Histoire de la sexualité devient ainsi l’histoire des « dispositifs de sexualité » représentant des mises en réseaux spécifiques d’éléments disparates qui se transforment à travers les époques « comme un jeu » (Foucault, 1976, p. 299). Le dispositif, à travers les intentions qu’il révèle tout autant que les conséquences qu’il produit devient, pour reprendre l’expression de Deleuze (1977) « une machine à faire voir et à faire parler ».
Foucault prend ainsi l’exemple de l’emprisonnement qu’il qualifie de dispositif pour mieux mettre en évidence la façon dont cet emprisonnement met en réseau des énoncés sur la criminalité, des tribunaux, des prisons, des lois, des gardiens, des délinquants, des prisonniers, etc. L’auteur s’intéresse alors à la genèse et aux évolutions d’un tel dispositif pour mieux révéler tout à la fois les intentions qui ont présidé de façon contingente à un tel regroupement, intentions liées à une époque où la lutte contre la criminalité devient un enjeu stratégique, mais aussi leurs effets inattendus en termes de socialisation et de professionnalisation de la délinquance qui ont modifié dans les années 1830 les pratiques mêmes de la délinquance et en réintégrant ces nouvelles pratiques dans de nouveaux enjeux stratégiques politiques ou économiques. C’est ce que Foucault nomme « le remplissement stratégique du dispositif » (Foucault, 1976, p. 300).

 

Le dispositif dans les travaux contemporains de sciences sociales

Depuis les années 1990, le terme de dispositif est utilisé de plus en plus fréquemment dans les travaux de sciences sociales au point qu’un recensement des usages ne peut être que partiel. Trois usages principaux semblent pour autant se dégager : pour désigner une forme d’action publique spécifique sur lequel nous reviendrons au point suivant ; pour exposer une modalité d’enquête, ce qui ne présente pas ici d’intérêt particulier ; pour mettre en évidence un phénomène spécifique en référence aux travaux de sociologie des sciences ou de sociologie pragmatique que nous voudrions développer ici.
En sociologie des sciences, le concept de dispositif est régulièrement utilisé soit pour désigner un ensemble d’instruments techniques et souligner son imbrication avec le monde social qui l’a produit et sur lequel il agit, les auteurs évoquent alors un « dispositif socio-technique », soit pour désigner un assemblage de pratiques sociales particulières faisant appel à une stratégie spécifique, Michel Callon évoque ainsi les « dispositifs d’intéressement » qui forment un « programme de négociations » (1986, p. 191). Du côté de la sociologie pragmatique, Boltanski n’hésite pas non plus à utiliser le concept de dispositif pour évoquer soit des assemblages techniques, soit des assemblages « composites ».
Mais la difficulté repose probablement d’une part sur l’usage varié du concept, qui rend difficile sa fixation, et à l’inverse, si l’on reprend la conception foucaldienne évoquée précédemment, l’usage d’autres termes équivalent. Bruno Latour, par exemple, n’hésite pas à parler « d’association » pour désigner le processus d’assemblage d’éléments hétérogènes. L’auteur propose ainsi de s’intéresser au social, c’est-à-dire aux « associations entre éléments hétérogènes » (Latour, 2006, p. 8) et à la façon dont ces associations se construisent, se défont, se reconstituent sous un « mouvement inattendu ». Michel Callon et John Law évoquent les « réseaux » pour parler de ces assemblages « de relations hétérogènes, multiples, souvent imprévues qui lie des connaissances scientifiques, des dispositifs techniques, des unités de production, des revendeurs et des consommateurs » (Callon et Law, 1989, p. 72).
Tout en utilisant plusieurs termes pour désigner cette mise en réseau d’éléments hétérogènes, les travaux de ces sociologues ont enrichis l’approche foucaldienne d’une part en insistant sur l’importance parmi ces éléments des objets, éléments non humains qu’ils considèrent équivalents aux humains, et d’autre part en s’intéressant plus fortement aux conditions d’émergence de nouveaux dispositifs. L’approche sociologique de Michel Callon a permis, par exemple, de souligner l’importance du travail de problématisation, d’intéressement, d’enrôlement et de traduction dans la mise en lien d’éléments aussi éparses que des marins-pêcheurs, des chercheurs, des coquilles Saint-Jacques, des filets (Callon, 1986).
 

Le dispositif dans les politiques publiques

À la différence des approches sociologiques précédentes, le concept de dispositif est davantage utilisé dans le domaine des politiques publiques par les acteurs pour décrire un regroupement d’objets de même nature, des actions publiques, que par les chercheurs pour désigner un phénomène d’assemblage d’éléments hétérogènes.
Les acteurs utilisent le terme de dispositif pour désigner un ensemble d’actions publiques tournées vers un objectif commun. On trouve ainsi dans ce champ de multiples dispositifs qui viennent s’ajouter les uns aux autres : dispositifs d’insertion, d’hébergement d’urgence, d’alerte, de sécurité, etc. À la différence de la mesure, qui identifie une action publique pris isolément, et de la politique publique, qui représente un large rassemblement d’actions publiques, le dispositif se situe à un niveau intermédiaire de regroupement. La création, par exemple, du dipositif de zones à sécurité prioritaire (ZSP) n’est ni une mesure unique ni toute la politique publique de lutte contre la délinquance mais un ensemble limité d’actions regroupées de façon circonstancielle.
Dans le concept de dispositif mobilisé par les acteurs, ce qui compte est alors moins le trait hétérogène de ce type d’assemblage, que l’intentionnalité du travail de mise en lien qu’il donne à voir. Ainsi, la création d’un dispositif permet non seulement de souligner l’existence d’un ensemble d’actions structuré autour d’une finalité contingente et aussi d’afficher l’intention de celui qui porte ce rassemblement d’agir sur la société, « de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » (Agamben, 2007).
Si les acteurs utilisent abondamment ce concept de dispositif dans les actions publiques, les chercheurs en font un usage beaucoup plus modéré et finalement peu éloigné de l’usage qu’en font les acteurs. Il s’agit ainsi le plus souvent pour les chercheurs de proposer un regroupement d’objets relativement homogène distinct de celui qu’effectuent les acteurs eux-mêmes. Ainsi, un certain nombre de travaux sur les dispositifs participatifs, par exemple, permettent aux chercheurs d’aborder sous un angle transversal des processus de production de politiques publiques différentes.
Si l’usage du concept de dispositif est relativement faible dans les recherches sur les politiques publiques, d’autres concepts qui sont utilisés s’en rapprochent. Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès, par exemple, développent le concept d’instrument d’action publique en présentant celui-ci comme « un dispositif à la fois technique et social qui organise des rapports sociaux spécifiques entre la puissance publique et ses destinataires en fonction des représentations et des significations dont il est porteur » (Lascoumes et Le Galès, 2004). L’instrument est tout à la fois un assemblage d’éléments hétérogènes, « mêlant des composantes techniques (mesure, calcul, règle de droit, procédure) et sociales (représentation, symbole) », l’expression d’une intentionnalité, l’instrument relevant d’un choix et d’une effectivité. De la même façon, le concept d’ « énoncé de politique publique » permet de souligner le travail spécifique et complexe d’agencement d’éléments discursifs hétérogènes comme des problèmes, des solutions, des publics, des coupables, des causes ou des conséquences pour former un dispositif discursif au sens foucaldien (Zittoun, 2013).

  • AGAMBEN G., 2007, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Paris, Payot et Rivages.
  • BLONDIAUX L., SINTOMER Y., 2002, « L’impératif délibératif », Politix, vol. 15, no 57, p. 17-35.
  • BOLTANSKI L., 2009, De la critique, précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard.
  • CALLON M., 1986, « Éléments pour une sociologie de la traduction, la domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs en Baie de Saint-Brieuc », L’Année Sociologique, no 36, p. 169-208.
  • CALLON M., LAW J., 1989, « La protohistoire d’un laboratoire », in CALLON M., La Science et ses réseaux, Paris, La Découverte, p. 66-116.
  • DELEUZE G., 1989, « Qu’est-ce qu’un dispositif ? », rencontre internationale (9-11 janvier 1988), Foucault Michel philosophe, Paris, Seuil, p. 185-195.
  • FOUCAULT M., 1976, La Volonté de savoir, in FOUCAULT M., Histoire de la sexualité, t.I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des histoires ».
  • FOUCAULT M., 2001, Dits et écrits, Paris, Gallimard, « Quarto ».
  • Hermès, 1999, « Le dispositif, entre usages et concept », no 25.
  • LASCOUMES P., LE GALÈS P. (dir.), 2004, Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Science Po.
  • LATOUR B., 2006, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La Découverte.
  • ORTEL P., 2008, Discours, images, dispositifs, Paris, L’Harmattan.
  • Terrains et travaux, 2006, « Dispositifs », no 11.
  • VEYNE P., 2008, Foucault, sa pensée, sa personne, Paris, Albin Michel.
  • WITTGENSTEIN L., 2005, Recherches philosophiques, Paris, Gallimard.
  • ZITTOUN P., 2013, La Fabrique politique des politiques publiques, Paris, Presses de Science Po.
Bibliographie