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Définition de l'entrée

Désigne une interaction (ou un ensemble d’interactions) visant l’échange de propos entre deux ou plusieurs personnes.

Pour citer cet article

Mathieu BERGER, « Conversation », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/conversation.

La conversation dans les démarches participatives
 

Une notion centrale aux études de la démocratie participative comme celle de délibération gagne à être mise en perspective dans ses rapports à la conversation. Ces relations entre délibération et conversation ont jusqu’ici été étudiées à partir d’au moins trois approches différentes, pas entièrement incompatibles, mais néanmoins critiques les unes des autres : 1) une approche pour laquelle une partie importante de ce qu’il faut comprendre par « délibération » échappe entièrement au schème interactionnel de la conversation ; 2) une approche pour laquelle il y a lieu d’établir une distinction assez nette entre une forme de conversation sérieuse, raisonnable, procéduralisée, orientée vers la résolution de problèmes – qui se rapprocherait de la délibération – et une forme de conversation légère, spontanée, simple occasion de sociabilité, qui n’aurait pas grand chose à voir avec la démocratie ; 3) une dernière approche pour laquelle la conversation, dans ses nombreuses déclinaisons, constitue le substrat interactionnel de la participation, à partir duquel les engagements se politisent et l’échange argumenté émerge.
Pour certains auteurs, le modèle de la conversation, de l’échange dynamique et alterné de propos, ne s’applique qu’à certaines modalités de la délibération. Dans la recherche sur les pratiques démocratiques, la domination de cette approche conversationnelle laisserait dans l’ombre bon nombre des activités délibératives les plus répandues, les plus institutionnalisées ; celles qui s’observent dans les grandes assemblées, dans les sénats, dans les tribunaux, et qui demanderaient de mobiliser un « modèle de l’art oratoire » (Remer, 2000 ; Urfalino, 2005). À la différence d’une situation de conversation, ce modèle « plus réaliste » de la décision collective tolère à la fois une inégalité de l’accès à la tribune (et donc une certaine asymétrie entre le locuteur et son auditoire), le développement de séquences monologiques (comme c’est le cas, par exemple, pour une plaidoirie), mais aussi la poursuite d’intérêts opposés et l’introduction d’une dimension agonistique. Sortie du modèle conversationnel, la délibération s’entend comme « l’argumentation en situation de décision collective » (Urfalino, 2005), une argumentation qui peut être le fait d’un petit nombre d’orateurs. Bien entendu, le modèle de l’éloquence « soulève la question de l’égalité des participants, puisque les participants ne peuvent pas tous répondre à ce qui a été dit par les orateurs », mais aussi celle de « l’usage légitime des ressources de la rhétorique » (Girard et Le Goff, 2010, p. 111).
D’autres proposent, non pas d’abandonner le modèle conversationnel, mais de le spécifier. Ils insistent sur le fait que, dans sa définition la plus commune et la plus large, « la conversation n’est pas l’âme de la démocratie » (Schudson, 2012). Seule la conversation raisonnée et raisonnable, comme moyen de résolution de problèmes publics – opposée à la conversation comme fin en soi, comme moment de pure sociabilité – représenterait une pratique servant la démocratie. Une telle restriction de l’échange dans l’espace démocratique à sa version la plus solennelle, procéduralisée, argumentée, orientée vers l’intérêt général et appuyée sur des raisons publiques, se retrouve chez les principaux théoriciens de la politique délibérative, entre autres, J. Habermas, J. Cohen, S. Macedo, B. Ackerman, J. Fishkin, A. Gutman et D. Thompson. Reste à savoir si une telle conception transcendante de la conversation démocratique « sérieuse », « véritablement publique » pour reprendre les mots de Schudson (2012), peut réellement se priver d’un ancrage dans la civilité ordinaire de la conversation sociable, dans la morale élémentaire d’un « ordre de l’interaction » propre aux rencontres de face-à-face (Goffman, 1988 ; Berger, 2011 ; Cefaï, 2013).
Selon une troisième approche (celle des recherches en sciences sociales les plus portées sur l’empirie), il semble vain de chercher à extraire le jeu de langage sobre et solennel de la délibération de son environnement conversationnel, de ces activités de paroles et ces « pratiques civiques » (Eliasoph, 2003) extrêmement variées qui, bien que se tenant en deçà du discours argumenté, n’en participent pas moins d’une dynamique générale d’identification, de traitement et de résolution des problèmes publics (Dewey, 2010 [1927]). Ainsi, en théorie politique, Iris M. Young a esquissé le programme d’une « démocratie communicative », proposant une conception plus élargie et « inclusive » de la communication démocratique, attirant l’attention des délibérativistes sur l’importance démocratique de pratiques comme la salutation et le récit (Young, 2010). De leur côté, les ethnographes du politique ont enquêté, par exemple, sur la difficile communication, dans les formats de la discussion publique, des expériences les plus familières (Breviglieri et Trom, 2003 ; Charles, 2012) ; sur le recours aux formes de communication infradiscursives – ostension, exclamation, interjection, onomatopée, métaphore, etc. – dans des contextes de discussion technique entre non spécialistes et experts (Berger, 2013) ; sur la politisation des conversations ordinaires à partir de situations de trouble (Carrel, 2006 ; Cefaï et Terzi, 2012 ; Cefaï, Carrel, et al., 2012) ; ou, au contraire, sur l’évitement systématique du politique sur les scènes de la vie publique et la production active de l’apathie à travers les conversations quotidiennes (Eliasoph, 2010). Une critique adressée aux études associés à cette troisième approche concerne le risque d’une dissolution du politique dans le sociologique, qu’elles semblent suggérer. Or, pour ces études, l’enjeu n’est pas tant de remettre en question le caractère transcendant de la délibération ou la légitimité supérieure de décisions qui s’appuient sur elle, mais bien de réinscrire activités délibératives et séquences argumentatives dans leur substrat conversationnel, cette communication ordinaire participant du traitement des problèmes publics et à partir de laquelle les sujets politiques embrayent (ou peinent à embrayer) sur l’échange de propos raisonnés et raisonnables.
  • BERGER M., 2011, « Micro-écologie de la résistance. Les appuis sensibles de la parole citoyenne dans une assemblée d’urbanisme participatif à Bruxelles », in BERGER M., CEFAÏ D., et al. (dir.), Du civil au politique. Ethnographies du vivre-ensemble, Bruxelles, Peter Lang, « Action publique », p. 101-130.
  • BERGER M., 2013, « La participation sans le discours. Ambivalences d’un repli sur l’image dans les expérimentations d’urbanisme participatif », dossier Photographie et film : antidotes à la domination politique ?, coordonné par CUNY C. et NEZ H., Participations, no 6.
  • BREVIGLIERI M., TROM D., 2003, « Troubles et tensions en milieu urbain. Les épreuves citadines et habitantes de la ville », in CEFAÏ D., PASQUIER D. (dir.), Les Sens du public : publics politiques et médiatiques, Paris, Presses universitaires de France, p. 399-416.
  • CARREL M., 2006, « Politisation et publicisation : les effets fragiles de la délibération en milieu populaire », Politix, no 75, p. 33-51.
  • CEFAÏ D., 2013, « L’ordre public. Micropolitique de Goffman », in GOFFMAN E., Comment se conduire dans les lieux publics ? Notes sur l’organisation sociale des rassemblements [trad. par CEFAÏ D.], Paris, Economica.
  • CEFAÏ D., CARREL M., et al., 2012, « Ethnographies de la participation », Participations, no 4, p. 7-48.
  • CEFAÏ D., TERZI C. (dir.), 2012, L’Expérience des problèmes publics, Paris, Éd. de l’École des hautes études en sciences sociales, « Raisons pratiques ».
  • CHARLES J., 2012, « Comment la cartographie méconnaît les habitants. Le formatage de la participation dans une commune belge », Participations, no 4, p. 155-178.
  • DEWEY J., 2010 [1927], Le Public et ses problèmes [trad. par ZASK J.], Paris, Gallimard.
  • ELIASOPH N., 2003, « Publics fragiles : une ethnographie de la citoyenneté dans la vie associative », in CEFAÏ D., PASQUIER D. (dir.), Les Sens du public : publics politiques et médiatiques, Paris, Presses universitaires de France, p. 225-268.
  • ELIASOPH N., 2010, L’Évitement du politique. Comment les Américains produisent l’apathie dans la vie quotidienne, Paris, Economica.
  • GIRARD C., LE GOFF A., 2010, La Démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux, Paris, Hermann.
  • GOFFMAN E., 1988, « L’ordre de l’interaction », in WINKIN Y., Les Moments et leurs hommes, Paris, Seuil/Minuit, p. 186-230.
  • REMER G., 2000, « Two Models of Deliberation: Oratory and Conversation in Ratifying the Constitution », Journal of Political Philosophy, vol. 8, no 1, p. 68-90.
  • SCHUDSON M., 2012, « La conversation n’est pas l’âme de la démocratie », Participations, no 3, p. 219-238.
  • URFALINO P., 2005, « La délibération n’est pas une conversation. Délibération, décision collective et négociation », Négociations, no 4, p. 99-114.
  • YOUNG I.M., 2010, « Communication et altérité. Au-delà de la démocratie délibérative », in GIRARD C., LE GOFF A. (dir.), La Démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux, Paris, Hermann, p. 293-326.
Bibliographie