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Définition de l'entrée

Échange d’arguments divergents autour d’une question, d’un phénomène ou d’une situation.

Pour citer cet article

Josquin DEBAZ, « Controverse », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/controverse.

Les éléments de la controverse

Si le terme peut être employé comme synonyme de dispute, controverse s’entend d’abord dans le sens d’une discussion argumentée. Elle constitue dès lors un processus d’échanges de vues et de positions, plus ou moins publiques, sur un ou plusieurs points litigieux, au sein d’un ensemble conceptuel présentant un minimum de consensus. Les parties s’accordent, ou tentent de s’accorder, sur une série d’éléments qui touchent à la nature du problème soulevé, et par conséquent sur les faits et les raisons recevables dans la perspective d’une clôture de la discussion.
Qu’elle concerne une opposition ponctuelle ou un désaccord structurant un champ intellectuel, la controverse ne se réduit pas à une simple discussion, puisqu’elle vise à clarifier et si possible à maintenir les possibilités d’une résolution, éventuellement par le biais de l’autorité d’un tiers. Elle se distingue également de la polémique qui, par manque d’un accord minimal sur l’existence de propositions axiomatiques, ne peut assurer le maintien dans un même régime argumentatif des échanges et la possibilité d’une résolution collective de la question soulevée. Les acteurs engagés dans la controverse sont en effet attentifs aux cadres dans lesquelles celle-ci peut se développer, afin d’éviter qu’elle ne dérive soit vers un débat purement formel, dans lequel l’objet de la discussion ne trouverait pas de solution fondamentale, soit vers un conflit qui cristalliserait des positions incommensurables. Le passage de la controverse à la polémique est marqué par le glissement des échanges depuis une discussion développant arguments et contre-arguments vers une entreprise de dévoilement des intérêts de la partie adverse ou à un affrontement ontologique ou axiologique.
La constitution collective ou institutionnelle de cadres idéaux pour la poursuite et la clôture d’une controverse se fonde généralement sur la volonté de s’en tenir à une argumentation rationnelle et implique souvent la réduction du nombre de ses participants légitimes (Martin et Richards, 1995). Une des principales difficultés à laquelle ces tentatives doivent faire face est la tendance – réelle ou supposée – à utiliser les arguments pour servir non la constitution d’un nouvel état consensuel mais plutôt des jeux de pouvoirs, de personnes ou d’idéologies. Un autre obstacle réside dans le parfois mélange difficile des cultures des parties, des différentes acceptations des états de tension tolérables lors d’un échange, mais aussi d’éthiques de la communication qui privilégient soit le consensus soit l’affrontement.
Pour autant, le débat le plus respectueux de ces règles n’entraîne pas automatiquement un accord, même partiel, des antagonistes sur une même proposition : cordiale ou véhémente, la controverse peut demeurer un constant « dialogue de sourds » (Angenot, 2008). De plus, la clôture d’une controverse n’est jamais définitive puisque la survenue de nouveaux faits, l’introduction de nouveaux arguments ou l’arrivée de nouveaux acteurs peuvent toujours remettre en chantier le consensus obtenu. La difficulté à relancer une controverse représente d’ailleurs un bon indicateur de son degré de clôture (Chateauraynaud, 2011).
Les études de controverses, scientifiques tout d’abord, se sont particulièrement développées depuis les années 1980 suivant trois courants. Dans une première voie, le conflit s’inscrit dans une dynamique visant à modifier le rapport de forces entre ses acteurs. L’analyse des structures préexistantes déterminant la possibilité de l’affrontement, de ses mécanismes et de son aboutissement met alors en lumière les réalités sociales qui les sous-tendent. Une deuxième approche, pragmatique, s’intéresse elle au caractère instituant du processus lui-même. Elle étudie la controverse comme révélateur de la constitution des institutions et des acteurs. Au sein de ce courant, une sociologie argumentative met l’accent sur la notion de trajectoire, le suivi longitudinal des transformations des jeux d’acteurs et d’arguments au fil de longues séries d’épreuves. Enfin, une troisième démarche, dite cartographique, vise à adopter une objectivité de « deuxième rang » en déployant et en explorant visuellement la controverse dans sa complexité indémêlable. Il s’agit de décrire l’éventail des acteurs et des positions en lice, mais également l’évolution des débats et la traduction qu’en font les différents médias par lesquels ils transitent.
Historiquement, qu’elles soient théologiques, juridiques, philosophiques, politiques, scientifiques, littéraires ou artistiques, les grandes controverses intellectuelles ont eu tendance à déborder sur la scène publique pour être parfois saisies comme un enjeu de société. De même, les dispositifs participatifs sont fréquemment le théâtre d’expression de multiples controverses d’un enjeu très général, soit qu’il s’agisse de l’objet soumis à consultation, soit que les arguments du débat viennent croiser ou utiliser ceux d’autres discussions.

La participation dans les controverses

Désormais, les grands équipements ou l’usage des territoires impliquant potentiellement des nuisances et/ou des risques, tout comme les innovations scientifiques et technologiques sont soumis à consultation ou à participation du public. Ce mouvement qui a mis en débat les politiques et les objets scientifiques est décrit comme un tournant participatif nécessaire dans une société du risque qui appelle à la constitution d’une démocratie technique, construisant de manière « hybride » la relation entre politique et connaissance (Callon, Lascoumes, et al., 2001 ; Pestre, 2011). Dans cette perspective, se pose les questions du partage entre « experts » et « profanes » et des niveaux de participation des intervenants. La sanctification de l’expert scientifique ou technique l’a longtemps mis à distance des autres protagonistes. Ce mouvement tenait à l’écart ou en marge du débat certains acteurs, soit en les tenant pour non-compétents ou en jugeant leurs compétences inutiles soit en restreignant a priori les thèmes pertinents du débat (Wynne et Felt, 2007). Dorénavant, les dispositifs participatifs utilisent le plus souvent des modalités plurielles de qualification, depuis une neutralité supposée nécessitant l’absence de tout lien avec le sujet jusqu’à la représentation d’un groupe d’influence, en passant par l’inclusion des professionnels et des riverains concernés par l’objet du débat.
D’un point de vue performatif, les effets d’un dispositif de participation ou de consultation du public sur une controverse sont rarement directs. Ils constituent cependant une arène dans laquelle les porteurs d’arguments et de contre-arguments peuvent exprimer et confronter leurs positions. Ce déploiement de la controverse va alors servir de point fixe sur lequel elle va pouvoir rebondir, mais aussi être utilisé lors de futures prises de décisions par des acteurs et des institutions participant ou non au débat.

  • ANGENOT M., 2008, Dialogues de sourds. Traité de rhétorique antilogique, Paris, Mille et une nuits.
  • CHATEAURAYNAUD F., 2011, Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique, Paris, Éd. Pétra.
  • CALLON M., LASCOUMES P., et al., 2001, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil.
  • MARTIN B., RICHARDS E., 1995, « Scientific Knowledge, Controversy, and Public Decision-Making », in JASANOFF S., MARKLE G.E., et al. (dir.), Handbook of Science and Technology Studies, Newbury Park, Sage, p. 506-526.
  • PESTRE D., 2011, « Des sciences, des techniques et de l’ordre démocratique et participatif », Participations, no 1, p. 210-238.
  • WYNNE B., FELT U. (dir), 2007, Science & Governance: Taking European Knowledge Society Seriously, Belgique, < Forlag uden navn >.
Bibliographie