back to main GIS website

Capital social

Antoine BEVORT
Professeur titulaire
Sociologie
CNAM - Conservatoire National des Arts et Métiers
Définition de l'entrée

Sens 1 : Les réseaux de relations sociales et de normes de réciprocité qui favorisent la coopération au sein ou parmi les groupes et contribue ainsi à une citoyenneté active.

 

Sens 2 : Les ressources des individus liées à la possession d’un réseau durable de relations qui facilitent leur action au sein des structures dans lesquelles ils prennent place.

Pour citer cet article

Antoine BEVORT, « Capital social », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/capital-social.

En janvier 1995, le politologue américain, Robert Putnam publie un article intitulé Bowling Alone, le déclin du capital social aux États-Unis dans lequel l’auteur expose pour la première fois sa thèse selon laquelle on assiste aux États-Unis à un recul de l’engagement civique qui compromet la promesse démocratique. Prolongement américain des analyses sur l’Italie exposées dans son livre Making Democracy Work (1993), l’analyse de Putnam suscite un vaste débat et de nombreuses recherches. L’histoire intellectuelle du capital social n’a pas commencé pas avec Robert Putnam. Il est néanmoins incontestable que ses écrits ont donné un élan inattendu aux recherches sur cette problématique, donnant lieu à une littérature prolifique dont on ne rendra compte ici que de façon très partielle pour ensuite privilégier délibérément la problématique putnammienne, qui interroge le capital social comme se rapportant aux réseaux de relations sociales et de normes de réciprocité qui favorisent la coopération au sein ou parmi les groupes et contribuant ainsi à une citoyenneté active.

 

Les théories du capital social : des liens sociaux au capital social

La façon dont Mark Granovetter, Pierre Bourdieu, Ronald Burt, James Coleman, et Robert Putnam développent leurs analyses aux États-Unis à partir des années 1960, puis en Europe dans les années 1980, met en évidence des points de vue assez différents sur le capital social.
Dans son fameux article « La force des liens faibles » (2000 [1973]), Mark Granovetter raisonne en termes de réseaux sociaux et non de capital social. Il s’agit cependant d’une contribution majeure à la problématique du capital social. Le sociologue américain distingue les liens forts qui désignent des relations régulières comme les relations familiales, amicales voire professionnelles, aux liens faibles qui concernent des relations occasionnelles. Il souligne l’importance des réseaux sociaux, plus particulièrement les liens faibles, dans la recherche d’emploi, mais il décrit également leur influence dans le développement de l’action collective.
La richesse et la puissance des liens faibles résident dans l’accès qu’ils procurent à d’autres informations que celles dont disposent nos proches (qui sont souvent déjà en notre possession). Ce sont les liens faibles – les connaissances, les amis d’amis, etc. – qui jouent le rôle le plus important : ceux-ci peuvent en effet être des « ponts », c’est-à-dire relier des réseaux différents, permettant une meilleure circulation de l’information et une plus forte intégration. Ce ne sont pas les liens forts qui assurent la cohésion sociale et la force d’un groupe, mais ses liens faibles. Il en va ainsi en matière de mobilisation : si la communauté du West End de Boston, n’a pu se mobiliser face aux projets de rénovation urbaine qui la menaçait, c’est précisément parce que les liens faibles y étaient trop peu nombreux pour faire émerger un équilibre entre confiance et contrôle réciproques entre les différents groupes de liens forts.
Pierre Bourdieu (1980) définit le capital social comme « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’interreconnaissance ». Le capital social est appréhendé surtout comme un bien individuel et son analyse repose sur la conception intéressée des relations sociales. « Le réseau de liaisons est le produit de stratégies d’investissement social consciemment ou inconsciemment orientées vers l’institution ou la reproduction de relations sociales directement utilisables ». Bourdieu privilégie parmi les formes sociales créatrices de capital social des institutions, des lieux et des pratiques exemplaires de ce qu’il nomme « les échanges légitimes » (comme les croisières, les écoles sélectes, les sports chics…). Bourdieu ne prête pas attention à la diversité de formes de capital ou à des dynamiques de capital social à l’œuvre dans les échanges non légitimes. Le capital social redouble les effets de domination du capital économique et culturel, c’est pour cela probablement qu’il n’a pas fait l’objet d’investigations empiriques comme les autres formes de capital.
La définition bourdieusienne n’est pas sans parentés avec celle de James Coleman (1988), qui, selon Putnam, met le capital social sur l’agenda intellectuel à la fin des années 1980. Coleman définit le capital social comme des ressources des individus qui facilitent leur action au sein des structures dans lesquelles ils prennent place. Il s’inscrit explicitement dans le courant du choix rationnel tout en soulignant que le capital social est tout autant la propriété des acteurs que la caractérisation d’une structure de relations. Les réseaux de relations forment des canaux de communication informels à même de faire circuler efficacement les informations. Ils font émerger des normes et l’assurance de leur application, créant des obligations et des attentes réciproques. Le capital social produit de la confiance qui facilite les transactions sur les marchés et de façon plus générale la capacité des gens à travailler ensemble. C’est un facteur favorable à l’action collective. Il garantit par exemple la sécurité collective ou encore la réussite scolaire.
Ronald Burt (2000) épouse en partie les postures de Bourdieu et de Coleman, mais à ses yeux le capital social n’est qu’une métaphore sur l’avantage dont disposent les gens qui sont mieux reliés les uns aux autres pour poursuivre leurs fins. Dans une société vue comme un marché dans lequel les gens échangent des biens et des idées, les personnes les mieux « connectées » sont celles qui disposent des meilleures informations sur les biens, les acheteurs, les vendeurs, les prix. Burt pense en conséquence qu’il vaut mieux se concentrer sur ces mécanismes de réseau, et notamment sur les avantages que génèrent les positions stratégiques dans les réseaux, le contrôle de « trous structuraux », qui désignent l’absence de relations entre deux personnes reliées à une même tierce personne que de s’intéresser au capital social.
Tout en se référant à Coleman, le politologue comparatiste Robert Putnam redéfinit et approfondit considérablement les dimensions individuelle et collective, privée et publique de la notion de capital social qui « se rapporte aux relations entre individus, aux réseaux sociaux et aux normes de réciprocité et de confiance qui en émergent » (2000, p. 19). Il abandonne une vision strictement individuelle et utilitariste des relations ; il appréhende le capital social avant tout comme une ressource collective, un mécanisme « qui a le pouvoir d’assurer le consentement, la conformité avec le comportement collectif désirable » (ibid., p. 288). Le capital social aide donc à résoudre les si délicats dilemmes aussi bien théoriques que pragmatiques de l’action collective. Il fait prendre conscience des multiples façons dont nos sorts sont liés. Il produit de la confiance, et de la réciprocité. Quand les gens ont confiance et sont dignes de confiance, la vie quotidienne, les échanges sociaux sont moins problématiques, l’action publique est plus efficiente. Parmi les multiples formes de liens sociaux, formels, informels, professionnels, familiaux, associatifs, etc., Putnam différencie les liens « ouverts » (« bridging », qui font le pont) des liens « fermés » (« bonding », qui unissent des égaux). Il rejoint et complète à cet égard la distinction de Granovetter entre liens faibles et liens forts. Le capital social qui unit (bonding) agit comme une « colle » sociologique, le capital qui relie (bridging) agit comme un « lubrifiant » sociologique. Le capital social c’est ce qui fait marcher la démocratie, « Making Democracy Work ».

 

Capital social et démocratie

L’intérêt de Putnam pour le capital social naît d’une recherche sur la performance comparée des gouvernements régionaux italiens. Pour évaluer celle-ci, l’équipe dirigée par Putnam a retenu deux dimensions : la réceptivité gouvernementale aux attentes des administrés (« responsiveness ») d’une part, son efficience dans la conduite des affaires publiques (« effectiveness »), d’autre part. « Un bon gouvernement démocratique ne prend pas seulement en compte les demandes de ses citoyens (id est est « responsive ») mais agit aussi efficacement sur ces demandes (id est est « effective ») » (1993, p. 63). La recherche met en évidence un lien étroit entre la performance institutionnelle et l’esprit civique régional (mesurée dans Making Democracy Work par la vie associative, la lecture des journaux et la participation électorale).
Selon Putnam, la coopération volontaire dans l’action collective est plus facile dans une communauté qui a hérité un stock substantiel de capital social, sous la forme de normes de réciprocité et de réseaux d’engagement civique. Dans un contexte de proximité, les relations reposent fondamentalement sur la confiance personnelle. Dans un environnement plus large, plus complexe, la confiance personnelle ne suffit pas, la confiance est sociale. Les normes de réciprocité et les réseaux d’engagement civique (p. 171) sont les deux sources qui transforment la confiance personnelle en confiance sociale dans les sociétés modernes.
La réciprocité généralisée est un composant très productif du capital social. Les sociétés qui connaissent cette norme restreignent plus facilement l’opportunisme et résolvent les problèmes de l’action collective. Cette norme sert à réconcilier l’intérêt personnel et la solidarité, l’altruisme à court terme et l’égoïsme à long terme. Reprenant les théories de Granovetter, selon lequel la confiance est générée quand les accords sont encastrés dans une structure plus large de réseaux sociaux, il montre comment cette norme est associée à un dense réseau d’échange social.
Les travaux de Putnam ont suscité des torrents de critiques et louanges. Comme l’observe malgré ses réserves importantes, Sydney Tarrow (1996) en conclusion de sa recension de Making Democracy Work, l’œuvre de Putnam « constitue un "milestone" dans le mariage de la recherche culturelle et politique quantitative et qualitative ». En effet, en indiquant qu’au-delà des conceptions procédurales de la démocratie, il existe des conditions sociétales qui permettent de comprendre pourquoi les institutions politiques démocratiques connaissent une réussite si différente selon les pays, Putnam aide à mieux fonder des analyses comparatives sur les performances des démocraties parlementaires occidentales, comme il permet de renouveler les problématiques sur la question de la transition démocratique que ce soit dans les anciens pays communistes ou dans les pays du Sud.

 

Les associations ou les écoles de démocratie

La théorie du capital social est bien une théorie politique de la démocratie. Traditionnellement, aux États-Unis, les associations volontaires et les églises sont des lieux où l’on apprend des compétences sociales et civiques, elles sont des « écoles de démocratie ». L’idéal de la participation citoyenne a de profondes racines dans la philosophie politique américaine même si certains pères fondateurs de l’Amérique ne pensaient pas beaucoup de bien des associations, des partis politiques comme des comités locaux. Il existe bien sûr également des associations antidémocratiques comme le Ku Klux Klan. Le capital social n’a pas, en soi, des effets positifs. Il favorise l’action collective, mais peut promouvoir des valeurs non, voire antidémocratiques. C’est dans son association à des valeurs comme l’égalité, la liberté, la tolérance, que le capital social constitue un ingrédient important de la société démocratique.
Comme le dit Putnam, la citoyenneté n’est pas un sport de spectateurs. Si la participation décline, la communauté politique est déstabilisée. L’engagement psychique est également important. La plupart des discussions politiques ont lieu pendant les repas, ou dans d’autres lieux et moments informels. Si l’on conçoit la politique comme un ensemble de politiques publiques, la mobilisation face à face n’est peut-être pas nécessaire pour une démocratie effective. Il suffit alors d’avoir des grandes organisations de masse installées à Washington ou à Paris pour mesurer et canaliser l’opinion publique. Si l’on a, cependant, une vision de la politique et de la démocratie plus large que la défense d’intérêts étroits, les organisations basées à Washington ou à Paris ne suffiront pas. L’interaction est un élément essentiel de la démocratie.

 

La communauté civique apparaît comme une incitation sélective à l’action collective et confirme l’observation de Benjamin Barber (1997) selon lequel « les citoyens ne peuvent pas être des passagers gratuits parce qu’ils comprennent que leur liberté est la conséquence de leur participation dans la fabrication et l’exécution des décisions communes ». Le capital social favorise les comportements civiques comme le consentement aux impôts, la coopération lors des recensements décennaux comme l’envoi de chèques aux chaînes audiovisuelles publiques. La démocratie ne suppose pas que nous soyons des saints, mais elle suppose que la plupart d’entre nous résistent le plus souvent à la tentation de tricher. Les normes civiques sont, dans un sens étendu, une forme d’intérêt personnel et témoignent d’une plus grande confiance dans la réciprocité. Si le capital social diminue, les citoyens seront plus tentés par le free riding et négligeront les multiples devoirs civiques qui font fonctionner notre démocratie.

  • BARBER B., 1997, Démocratie forte, Paris, Desclée de Brouwer.
  • BURT R., 2000, « The Network Structure of Social Capital », in SUTTON R.I., STAW B.M. (dir.), Research in Organizational Behavior, vol. 22, p. 345-423.
  • COLEMAN J., 1988, « Social Capital in the Creation of Human Capital », American Journal of Sociology, vol. 94, p. 95-120.
  • GRANOVETTER M., 2000 [1973], « La force des liens faibles », in GRANOVETTER M., Le Marché autrement, Paris, Desclée de Brouwer.
  • PUTNAM R., 1993, Making Democracy Work. Civic Traditions in Italy, Princeton, Princeton University Press.
  • PUTNAM R., 1995, « Bowling Alone: America’s Declining Social Capital », The Journal of Democracy, vol. 6, no 1, p. 65-78.
  • PUTNAM R., 2000, Bowling Alone. The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon and Schuster.
  • TARROW S., 1996, « Making Social Science Work Across Space and Time: A Critical Relfection on Robert Putnam’s Making Democracy Work? », American Political Science Review, vol. 90, no 2, p. 389-397.
Bibliographie