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Capital d'autochtonie

Jean-Noel RETIÈRE
Professeur titulaire
Sociologie
Université de Nantes CENS

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capital d'autochtonie
devenu
concept
générique
décline
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Pour citer cet article

Jean-Noel RETIÈRE, « Capital d'autochtonie », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/capital-dautochtonie.

 

Le capital, devenu un concept générique, se décline désormais sous de multiples dérivés (capital culturel, capital guerrier, capital militant, capital spatial, capital migratoire, etc.) censés désigner des attributs spécifiques de puissance, autrement dit de compétence et de reconnaissance.

Le capital d’autochtonie est l’un de ces rejetons analogiques qui dissimule mal sa filiation avec la sociologie de Pierre Bourdieu. Mais sa généalogie, cependant, resterait non seulement incomplète mais faussée si l’on ne devait retenir que ce lien de parenté. Incomplète, car bien d’autres sources d’inspiration, d’ailleurs trop nombreuses pour espérer établir un état exhaustif des reconnaissances de dette ont contribué à la naissance de cette notion. Faussée, car elle éluderait ce que son élaboration doit précisément aux lectures critiques d’un usage routinier des concepts de champ et d’espace social quand celui-ci empêche d’accorder une pleine attention aux particularismes dont témoignent, sur certaines scènes locales, la distribution des chances d’acquisition de positions, d’honorabilité et de participation à la vie des sociétés en question.
 
Aussi convient-il de rappeler quelques entreprises intellectuelles qui se sont avérées décisives pour encourager le pas de côté nécessaire à la mise au jour d’une possible autonomie ménageant une légitimité sociale aux univers de pratiques et de sens propres, en l’occurrence, aux classes populaires (Retière, 2003). La genèse de la notion de capital d’autochtonie qui servira à nommer l’existence de voies de contournement ou de mise en suspens des formes plus « universelles » d’accès à des places et à la considération attachées, notamment, à la détention des capitaux économique et culturel ne peut être dissociée, il importe de le souligner, de la faveur accordée, dans la configuration scientifique du début des années 1980, aux études localisées. Un programme dit de l’observatoire du changement social rassemblant près de deux cents chercheurs investis sur une soixantaine de sites, reste emblématique d’une dynamique des sciences sociales du moment qui devait se traduire par la primauté réservée au travail de terrain dans le but d’appréhender, entre autre, l’articulation des conduites de sociabilités et des expressions identitaires (Centre national de la recherche scientifique, 1986). Il s’agissait moins de mobiliser les catégories explicatives éreintées du structuralisme et du marxisme pour étudier des « systèmes locaux » comme on disait dans le langage du temps, que de porter une attention soutenue et résolue, dans des territoires donnés, aux assises de co-présence des groupes et classes résidents ainsi que des modes et des principes de hiérarchisation qui s’ensuivent. Simultanément (1980-1983), une enquête collective consacrée aux pratiques cynégétiques, conduite sous la direction de J-C. Chamboredon (avec M. Bozon, J-L. Fabiani, et al., 1980), devait emprunter une démarche similaire, guidée par une posture empirique soucieuse d’inscrire les transformations et les rapports sociaux dans des espaces concrets. 
En étudiant l’accès fortement concurrentiel aux droits de chasse, ces auteurs montreront comment d’anciens ruraux natifs appartenant aux classes populaires et émigrés en ville, confrontés aux styles de chasse bourgeois et urbain, sauront jouer de leur souche locale pour résister à leur éviction et user « d’un symbolisme de l’autochtonie » les immunisant contre les jugements de disqualification. Séminale à plus d’un titre, cette recherche soulignait la capacité de groupes culturellement dominés à s’arranger d’une légitimité malmenée, sinon contestée, offrant du même coup un contre-feux aux accents dominocentrés d’une approche hors-sol, surplombante et totalisante, de la condition des classes populaires. Puis, dans le prolongement de l’œuvre de Serge Bonnet (1972) qui avait rendu compte de l’émergence, dans la Lorraine sidérurgique et minière de l’après-guerre, d’« une endocratie ouvrière » ayant retourné à son avantage le coût de l’emprise paternaliste, plusieurs chercheurs allaient, dans ces années 1980, s’intéresser aux conditions d’implantation du socialisme et du communisme et concourir, ce faisant, à une (re)considération du cadre spatial en l’envisageant, non plus comme un simple réceptacle neutre de rapports sociaux, mais bien comme un territoire socialement construit et historiquement façonné par des luttes de représentations, de classements et de partage. Contre le primat accordé aux seules identifications de classe pour expliquer une suprématie électorale et l’expression parfois originale que peut prendre une hégémonie politique, des monographies comme celles, par exemple, d’Annie Fourcaut (1986) concluant à l’existence d’ « un patriotisme communal » à Bobigny ou encore de Michel Hastings (1991) parlant d’ « un communisme identitaire » à Halluin reformuleront l’énigme en accordant une attention aux particularismes des espaces en question. Des particularismes qui tiennent, certes, à la morphologie sociale, au sens maussien du terme, mais aussi et surtout à la genèse des mobilisations diverses et variées dans le champ de la sociabilité locale, comme l’a récemment montré Julian Mischi (2010) dans son étude sur les cultures communistes. Car c’est bien l’un des points communs à toutes ces recherches, outre la posture ethnographique ou micro-historique de leurs auteurs, que de s’être plus particulièrement attachés à caractériser, dans le sillage de M. Agulhon, la nature et l’intensité des pratiques de sociabilité en lien plus ou moins étroit avec les comportements politiques. Mais que les lieux de prédilection de ces recherches proposant une problématique critique, alternative à une interprétation jugée par trop unilatérale de la domination, aient été le plus souvent des espaces où se déployaient des styles de vie et des cultures populaires, ne saurait, non plus, être fortuit.
La monographie communale (Retière, 1994) pour laquelle la notion de « capital d’autochtonie » s’est imposée en raison de ses vertus heuristiques, fournit d’ailleurs une bonne illustration de ce tropisme. Faut-il pour autant en conclure que cette notion ne reste pertinente qu’en cas d’étude de configurations socio-locales en déshérence ? Assurément non, si l’on en juge par des travaux plus récents (Regards sociologiques, 2010) qui, attestant un regain d’intérêt pour les classes populaires, tant urbaines que rurales (Renahy, 2005), ont repéré la persistance et identifié comme relevant d’un « capital d’autochtonie » une série de bénéfices qu’un individu peut encore escompter grâce à son enracinement local. Ici ou là, perdurent parfois ces logiques qui suspendent les logiques impersonnelles du marché ou celles, désindexées des contingences locales, de la distinction culturelle (Dubois, Méon, et al., 2009). On peut le vérifier quand l’accès à un bail de location ou à la propriété obéit à des critères électifs affranchis de ceux en vigueur sur le seul marché immobilier, quand l’accès à l’emploi, soumis à des liens clientélistes ou mécaniques aurait dit Durkheim, cesse d’être tributaire d’exigences tenant exclusivement à la certification ou à la compétence professionnelle supposée (Biland, 2012), quand le choix amoureux, même romantique, recouvre des jeux d’alliance irréductibles aux seuls déterminants économiques et culturelles de l’homogamie, quand la présence improbable dans les lieux qui comptent, aussi bien dans les champs associatif, politique ou civique où la concurrence régit les droits d’entrée, déjoue les mécanismes classiques de la sélection sociale. Dès lors, il y a tout lieu de soupçonner l’existence de ressources susceptibles de procéder d’un véritable capital d’autochtonie. Celui-ci se forme, non pas uniquement à partir d’un capital social fait de relations professionnelles, de parenté, de voisinage, etc., ou bien encore d’un capital symbolique reposant sur l’estime et la réputation, mais dans l’intrication des deux : le premier lui assure la visibilité tandis que le second lui confère et en garantit la valeur. 
 
Il importe donc de prévenir toute confusion avec un capital spatial auquel on pourrait être tenté de l’assimiler au motif qu’il acquiert sa consistance et sa force dans un lieu, et seulement dans ce lieu. Le risque existe, en effet, d’une lecture essentialiste ou culturaliste inférant de sa matrice locale pour le réduire à une simple ressource vernaculaire. À titre d’exemple, un savoir-faire (pêche, chasse, ski, champignons, voile, etc.) lié, par exemple, aux usages de la nature dans des sites aux géomorphologies singulières (montagne, bord de mer, campagnes, etc.) peut être un attribut d’autochtonie, sans nécessairement posséder les ressorts d’un capital d’autochtonie. Il ne suffit pas d’être d’ici et de revendiquer son appartenance locale en excipant quelques porte-marques régionales pour se voir conférer ce qu’il faut entendre par capital d’autochtonie.
 
De même qu’il ne suffit pas d’être enraciné, fusse depuis plusieurs générations, pour prétendre le détenir. Car, loin de ne dépendre que de la seule volonté des individus voire de leur seule qualité objective de natif ou de résident, le capital d’autochtonie s’apparente à un titre de dignité locale protégé. À la différence du capital scolaire conforté par le fait d’être certifié (Serre, 2012), il repose sur une notoriété seulement garantie par la réputation familiale ou individuelle, elle-même se fondant sur des expériences de dévouement ou d’engagements légitimes (pompiers volontaires, associations humanitaires, par exemple), une inscription dans des réseaux de sociabilité professionnelle, politique, sportive, culturelle qui authentifient en quelque sorte l’intégration autant que l’adhésion aux valeurs localement prisées. D’où l’impossibilité de dresser a priori un inventaire de ces réseaux porteurs dans la mesure où ceux-ci ne se découvrent qu’à la lumière des critères de distinction locale, souvent hérités de l’histoire, que définissent ceux qui, en tant que détenteurs d’une autorité reconnue, sont les mieux armés pour bâtir et défaire les réputations.
 
Prévenir une lecture culturaliste revient ainsi à ne jamais négliger que le capital d’autochtonie, à la différence d’une simple ressource, est un rapport social qui dessine les lignes de segmentation de la population résidente et, bien souvent, de clivage à l’intérieur même de catégories socialement proches. Fragile, vulnérable, le capital d’autochtonie dont pouvait se prévaloir, à défaut d’autres ressources, ce que l’on pourrait appeler le petit peuple intégré, respectable, honorable, subit de plein fouet les processus de marchandisation, on l’a dit, et de professionnalisation sur les diverses scènes (politiques, associatives,) où s’engrangeaient les profits symboliques procédant de la reconnaissance de son dévouement à la chose publique.
 
L’obsolescence qui le menace n’est sûrement pas innocente de la désaffiliation civique des classes populaires qui se traduit notamment, on le sait, par un abstentionnisme politique croissant. Mais il faudrait aussi se demander si cette obsolescence n’est point la résultante d’un abstentionnisme sociable nettement moins visible, mais tout aussi patent… 
  • BONNET S., 1972, Sociologie politique et religieuse de la Lorraine, Paris, Armand Colin.
  • CHAMBOREDON J-C. (dir.), BOZON M., 1980, « L’organisation sociale de la chasse en France et la signification de la pratique », Ethnologie française, vol. 10, no 1, p. 65-88.
  • DUBOIS V., MÉON J-M., et al., 2009, Les Mondes de l’harmonie. Enquête sur une pratique musicale amateur, Paris, La Dispute.
  • FOURCAUT A., 1986, Bobigny, banlieue rouge, Paris, Éd. Ouvrières.
  • HASTINGS M., 1991, Halluin la rouge, 1919-1939. Aspects d’un communisme identitaire, Lille, Presses universitaires de Lille.
  • MISCHI J., 2010, Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
  • CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE,1986, L’Esprit des lieux. Localités et changement social en France, Paris, Éd. du CNRS.
  • REGARDS SOCIOLOGIQUES, 2010, dossier Mobilité / autochtonie : sur la dimension spatiale des ressources sociales, Regards sociologiques, no 40.
  • RENAHY N., 2005, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, « Textes à l’appui / Enquêtes de terrain ».
  • RENAHY N., 2010, « Classes populaires et capital d’autochtonie. Genèse et usages d’une notion », Regards sociologiques, no 40, p. 9-26.
  • RETIÈRE J-N., 1994, Identités ouvrières. Histoire sociale d’un fief ouvrier en Bretagne, 1909-1990, Paris, L’Harmattan.
  • RETIÈRE J-N., 2003, « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, vol. 16, no 63, p. 121-143.
  • SERRE D., 2012, « Le capital culturel dans tous ses états », Actes de la recherche en sciences sociales, nos 191-192, p. 4.

Bibliographie