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Définition de l'entrée

Une scène, territoriale ou politique, d’interactions entre les individus en lien avec des luttes institutionnelles, un lieu où les acteurs politiques interagissent, s’affrontent, exercent le pouvoir ou y résistent, mais sans que l’issue des négociations soit mécaniquement maîtrisé ou instrumentalisé par une catégorie d’acteurs.

Pour citer cet article

Alain FAURE, « Arène », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/arene.

Une notion en évolution
 

L’arène est une notion mobilisée dans les travaux de science politique française dans les années 1990 pour nuancer le travail intellectuel de description des lieux du politique. C’est au politiste Bruno Jobert que l’on doit notamment les premières tentatives de théorisation spécifiant deux scènes dans l’analyse de l’action gouvernementale : d’un côté les arènes politiques, lieu d’affrontement entre acteurs, et de l’autre les forums de politiques publiques, lieu de traduction des problèmes en priorités collectives (Jobert, 1995, 2004). Le débat fait écho à une abondante littérature anglo-saxonne centrée sur les Public Arenas (Hilgartner et Bosk, 1988) et sur la mise sur agenda des problèmes dans les sphères de la décision publique, avec une classification qui propose une distinction entre politics, policies et problems streams (la compétition politique, l’action publique, le public). Lorsque l’économiste Albert Hirschman étudiait les mécontentements des individus dans sa célèbre étude Exit, Voice and Loyalty, il assignait explicitement les arènes politiques aux jeux du pouvoir et aux joutes électorales dans une perspective d’instrumentalisation politique (Hirschman, 1970). On voit donc que la notion d’arène émerge sans lien direct avec la question de la démocratie participative, et même qu’elle symbolise plutôt une appréhension du politique inscrite dans les théories du gouvernement représentatif (Manin, 1996). À cet égard, l’ouvrage collectif consacré aux débats publics et à ses « espaces mosaïques » mobilise clairement la notion d’arène dans une perspective critique diagnostiquant la victoire de la parole des professionnels de la politique sur les « gens ordinaires » (François et Neveu, 1999).
C’est précisément cette dichotomie tranchée qui fait l’objet d’une discussion renouvelée depuis une décennie, et cela sans doute pour partie grâce aux travaux sur la participation. Mais pour comprendre ce renouveau, il faut d’abord s’attarder sur les dimensions symboliques et signifiantes du terme dans le lexique français. L’arène vient notamment de l’Espagne, en référence aux corridas, ces courses de taureaux organisées dans un espace clos de combat (d’abord des places fermées, ensuite des amphithéâtres circulaires spécifiquement dédiés). L’arène constitue donc à l’origine un lieu d’affrontement et de violence. Sa transposition dans l’univers politique véhicule l’idée d’une confrontation brutale et elle fait sens dans cette acception, aussi bien dans le langage courant que pour ses développements plus savants. Mais le parallèle avec la tauromachie permet aussi de comprendre que l’arène est un espace contrôlé de codification de l’affrontement politique. Dans une corrida, tout est réglé au millimètre (le temps des tercio, l’ordre de passage des peons, le rôle du gardien du toril…). À la différence des lieux du lobbying ou du clientélisme, l’arène est publique et elle génère une violence politique contenue dans un système domestiqué par la publicité.
Si l’on suit cette piste de la violence contenue, il apparaît que c’est bien la parole citoyenne, dans sa capacité d’interpellation des autorités publiques, qui colore l’usage savant et profane de la notion d’arène à partir des années 1990. On accole volontiers le terme à des lieux politiques placés sous les feux des médias et de l’opinion publique : l’arène électorale, régionale, parlementaire, européenne, internationale, judiciaire... L’arène est mentionnée comme une scène d’interactions entre les individus en lien avec des luttes institutionnelles, un lieu où les acteurs politiques interagissent, s’affrontent, exercent le pouvoir ou y résistent, mais sans que l’issue des négociations soit mécaniquement maîtrisée ou instrumentalisée par une catégorie d’acteurs. Dans cette perspective, on repère des interprétations qui insistent sur la territorialisation de la négociation politique, d’abord dans les apprentissages régionaux sur les sites institutionnels (Nay, 1997), ensuite dans l’exercice du métier d’élu local (Faure, 1997), enfin au cœur des tournois d’action publique de l’État local (Lascoumes et Le Bourhis, 1998). Dans les thèses récentes en science politique, la notion est couramment mobilisée comme variable explicative, que ce soit pour décrypter les stratégies de changement d’arènes (Delori, 2008), pour décrire les nouveaux dispositifs de la démocratie participative (Gourgues, 2010) ou encore pour détailler le « champ gravitationnel » des cercles politiques de la décision publique (Audikana, 2012). Dans l’ouvrage que le politiste américain Theodore J. Lowi vient de consacrer aux Arenas of Power (Lowi, 2009), on retrouve ce même effort de combinaison entre le politics et les policies, l’auteur défendant l’idée que chaque type de politique publique détermine une structure de compétition politique.
 

Le rôle des arènes

Au fil de ces évolutions sémantiques, il apparaît que la notion d’arène suggère des éclairages stimulants dans trois directions : tout d’abord autour de l’hypothèse selon laquelle les arènes (territorialisées et politiques) entrent en interférence croissante avec les forums (professionnalisés et sectoriels) à toutes les échelles de l’action publique ; ensuite avec le constat que les arènes produisent des situations nouvelles de modus vivendi (plutôt que de consensus) dans lesquelles les dispositifs de participation jouent un rôle important ; enfin sur le constat que certains groupes d’acteurs s’approprient la notion comme un sigle signifiant une posture critique (telle cette association marseillaise Arènes portée par des experts pour faire de la recherche autrement sur les conflits de quartier ou encore ce réseau national ARENE – agences régionales de l’énergie et de l’environnement – pour promouvoir des pratiques écocitoyennes). La notion prend ainsi parfois une tournure plus militante qui semble désigner un espace dynamique et concurrentiel de démocratisation des échanges politiques territoriaux.

  • AUDIKANA A., 2012, La Politisation de la grande vitesse espagnole (1986-2011) : construction d’un mythe, production d’un consensus, émergence d’une controverse, thèse de science politique, Paris, École nationale des ponts et chaussées.
  • DELORI M., 2008, La Construction du sens dans les relations franco-allemandes au travers des rencontres de jeunes. Des laboratoires d’idées de l’après guerre à l’institutionnalisation de l’OFAJ (1945-2007), thèse de science politique, université de Grenoble.
  • FAURE A., 1997, « Les apprentissages du métier d’élu local : la tribu, le système et les arènes », Pôle Sud, no 7, p. 72-79.
  • FRANÇOIS B., NEVEU E., 1999, Espaces publics mosaïques. Acteurs, arènes et rhétoriques des débats publics contemporains, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
  • GOURGUES G., 2010, Le Consensus participatif. Les politiques de la démocratie dans quatre régions françaises, thèse de science politique, université de Grenoble.
  • HILGARTNER S., BOSK C.L., 1988, « The Rise and Fall of Social Problems: A Public Arena Model », American Journal of Sociology, vol. 94, no 1, p. 53-78.
  • HIRSCHMAN A., 1970, Exit, Voyce and Loyalty. Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge, Harvard University Press.
  • JOBERT B., 1995, « Rhétorique politique, controverses scientifiques et construction des normes institutionnelles », in FAURE A., POLLET G., et al., La Construction du sens dans les politiques publiques, Paris, L’Harmattan.
  • JOBERT B., 2004, « Une approche dialectique des politiques publiques. L’héritage de l’État en action », Pôle Sud, no 21.
  • LASCOUMES P., LE BOURHIS J-P., 1998, « Le bien commun comme construit territorial. Identités d’action et procédures », Politix, vol. 11, no 42, p. 37-66.
  • LOWI T.J., 2009, Arenas of Power: Reflections on Politics and Policy, Boulder, Paradigm Publishers.
  • MANIN B., 1996, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, « Champs essais ».
  • NAY O., 1997, La Région, une institution. La représentation, le pouvoir et la règle dans l’espace régional, Paris, L’Harmattan.
Bibliographie